Territoires et changements globaux : le renouveau du projet
Malgré les efforts déployés pour dresser des perspectives porteuses de sens, notamment dans la planification de l'urbanisme, les territoires ont souvent connu ces dernières décennies un essoufflement de la dynamique de projet comme mode opératoire ouvrant sur l'action. Comment expliquer cette difficulté, voire même cette désaffection ? Est-elle inéluctable ?
Dans le contexte des années 80, le "projet" matérialisait un avenir pleinement désirable ; il était associé à l'idée de progrès généralisé. Le projet était généralement perçu comme marque et moteur de réussite, ses insuffisances étant facilement couvertes par un nouveau projet. Par la suite et pour un certain nombre de territoires, le contexte est devenu celui du ralentissement de la croissance, du poids des contraintes normatives et du doute qui s'est insinué sur leur devenir. L'horizon des territoires s'est fondu dans le brouillard des incertitudes. Le projet a perdu ses fondements. Il s'est individualisé et banalisé au point de perdre de sa capacité à orienter globalement les choses.
Depuis 2005, la figure de l'anthropocène s'impose, traduisant des dégradations planétaires actives et les risques majeurs encourus par l'humanité. Le brouillard ne s'est pas dissipé tandis que l'horizon dépeint est sombre. Dans ce nouveau contexte, le projet a-t-il définitivement perdu tout crédit comme outil en mesure d'agir sur l'avenir ? Ou au contraire, les défis de sauvegarde de la planète étant clairement posés, le projet peut-il être redéfini, de façon plus globale et moins technicienne que par le passé, pour mobiliser et éclairer la ligne d'horizon d'une nouvelle idée du progrès ?
Nous faisons l'hypothèse que les changements globaux, parce qu'ils sont porteurs de risques, sont aussi de puissants facteurs de renouveau du projet, comme notion mobilisatrice des énergies. En reformulant le projet, de nombreux acteurs ont la capacité de devenir les forces vives d'une adaptation des territoires aux enjeux du 21ème siècle.
Au travers d'un bilan de l'année 2019 marquée par l'actualité du changement climatique, cet essai vise à décrypter les conditions devenant favorables à une renaissance du projet et à réfléchir à la meilleure façon possible de le déployer aux différentes échelles. Voulant marquer les ruptures à opérer dans les modes de pensée pour répondre aux défis globaux du 21è siècle, il conclut sur la modération comme principe pouvant inspirer une nouvelle génération de projets.

1- 2019, année du changement climatique
L'année 2019 a été marquée par l'actualité du changement climatique considéré comme producteur de risques voire de catastrophes. Dans les faits, la situation est plus complexe. Les risques sont générés par les changements globaux (CG) dans leurs interactions (et non par le seul changement climatique) et les catastrophes sont multi-factorielles.
Ainsi, la modification du climat, les pressions exercées sur la biodiversité et les ressources naturelles, la globalisation des échanges, l’urbanisation généralisée sont ensemble des activateurs de risques naturels, sanitaires et aussi anthropiques qui diffèrent sensiblement des risques que nous connaissions préalablement.
En particulier, l'urbanisation non maîtrisée et les effets du changement climatique se combinent pour intensifier les catastrophes. Pour réduire la vulnérabilité des territoires, il convient tout à la fois de lutter contre le changement climatique et de repenser l'urbanisation en zones de risques, les deux sujets étant liés.
Quelle que soit leur genèse, les catastrophes mettent à rude épreuve les services de secours et les populations affectées. L’été 2019 a été marqué dans le monde par l’ouragan Dorian, dévastant les Bahamas, et par les incendies volontaires en Amazonie et en Indonésie. En France, deux épisodes de canicule et une sécheresse profonde ont affecté la plus grande partie du territoire métropolitain. Ces conditions ont provoqué le décès d’un pilote de canadair engagé dans la lutte contre les incendies de forêt et des préjudices économiques majeurs pour les agriculteurs et les éleveurs.
Les derniers mois de l'année ont encore vu le Japon affecté par le typhon Hagibis considéré comme le pire depuis 1958 (a). En Italie, Venise, cité patrimoniale, a connu des inondations proches de celle de référence le 4 novembre 1966. En France, des inondations meurtrières ont frappé le Var et les Alpes-Maritimes suivant un double épisode survenu les 23 et 24 novembre puis les 30 novembre et 1er décembre. A la dizaine de victimes civiles s'ajoute la mort de trois secouristes ayant péri dans un accident d'hélicoptère.
Deux rapports spéciaux du GIEC, en août et en septembre, ont rappelé la gravité des effets à venir du changement climatique sur la vie des populations et l'habitabilité de la planète (b). Le premier traite de la désertification, de la dégradation des sols et de la sécurité alimentaire. Quant au second, il souligne l'urgence d'agir de façon coordonnée et durable afin d'endiguer les modifications de l'océan et de la cryosphère.
En octobre, l’alliance scientifique française AllEnvi a publié une étude sur l’élévation du niveau de la mer en 2100 (c). Parmi les huit scénarios produits, cinq mènent à des situations « extrêmes » ou « graves ». Qualifiés de « modéré » ou de « sérieux », les deux scénarios les plus favorables sont subordonnés à la mise en œuvre de politiques vertueuses, d’échelle planétaire, rompant avec les tendances lourdes actuelles. Les probabilités d'occurrence de ces deux scénarios sont de ce fait considérées comme faibles.
Le 7 décembre encore, une étude de l'UICN alerte sur la désoxygénation des océans (d). Pour inverser cette tendance, les humains doivent atténuer les changements climatiques et limiter les rejets de nutriments dans les masses d'eau.
Les études scientifiques montrent que les aléas futurs ne seront pas la simple réplique des aléas préexistants. Ils seront plus intenses ou plus fréquents ; ils pourront se manifester en des lieux inhabituels. Outre le fait qu’ils marqueront des records (se prêtant moins au calcul à partir des références anciennes) ils auront encore la particularité de se démarquer des aléas antérieurs par leur diversité plus grande, leur mutabilité, des possibles effets de convergence et finalement leur forme inédite.
Les CG se traduisent aussi par les fragilisations des océans, des littoraux (érosion des côtes) de montagnes (fonte du pergélisol), des forêts (températures), des aquifères (sècheresse). Pour être moins visibles que les événements extrêmes auxquels elles contribuent, ces altérations sont aussi problématiques, tant pour les populations concernées que pour la préservation du patrimoine naturel.
2- 2019, ou la force motrice de l'urgence
En France et en Europe, les changements globaux ont mobilisé en recourant non à la notion de projet mais à celle "d’urgence". Les déclarations d'urgence se sont ainsi égrenées tout au long de l'année 2019, au plus haut niveau. Il parait important de rappeler les plus significatives.
En France, en avril, la Présidence de la République crée un conseil de défense climatique visant à "prendre des décisions stratégiques en matière de transition écologique et à placer l'urgence climatique au cœur de toutes les politiques publiques". Les autorités publiques mobilisent ainsi cette notion en l’associant à celle de sécurité nationale pour marquer le défi posé aux intérêts fondamentaux de la Nation.
Déposé le 16 mai, le rapport sénatorial consacré au changement climatique est intitulé « Adapter la France aux dérèglements climatiques à l’horizon 2050 : urgence déclarée ». Ce rapport souligne que le proche avenir climatique est déjà écrit et qu'il faut se préparer à en absorber le choc. Le 9 juillet, la ville de Paris déclare à son tour l'état l'urgence climatique, décidant la création d'une académie du climat. Le 8 novembre, la loi "Énergie et climat" est promulguée. Fixant des objectifs à l’horizon 2050, elle décrète aussi l’urgence écologique et climatique.
En Europe, le 1er mai, le parlement britannique déclare l'état d'urgence climatique. Le 8 octobre à Copenhague, ce sont les 94 villes du réseau C40 qui déclarent l'urgence climatique. Le 28 novembre, le Parlement européen proclame l'urgence climatique et environnementale. Ce faisant, il marque l'engagement des États-Membres à limiter le réchauffement de la planète à 1,5º C et à éviter une perte massive de biodiversité.
A l'échelle internationale, le 23 septembre à New-York, au sommet sur l'action climatique le Secrétaire général de l'ONU déclare : " L'urgence climatique est une course que nous sommes en train de perdre, mais nous pouvons la gagner ".
Pour Nicole Aubert (2004), l'urgence ouvre sur la crise comme étant " la phase ultime de l’urgence où se combinent de façon dramatique : l’importance des enjeux, l’incompréhension des événements, la contraction brutale du temps de réaction et la nécessité d’une action immédiate " (e).
Déclarer l'urgence climatique revient à émettre un signal fort destiné à prévenir la crise, c'est-à-dire le moment où l'action humaine ne pourra plus limiter suffisamment les CG et leurs effets. Il s'agit tout à la fois de désigner la gravité des bouleversements en cours, de marquer l’attention extrême qu’il faut y porter et d'affirmer la nécessité d’agir sans délai pour limiter les risques encourus à court, moyen et long termes.
Les crises à venir doivent par conséquent être anticipées et dépassées. Pour les territoires, ces crises recouvrent des configurations très différentes. Réunis en séminaire Cerema à Lyon, en octobre 2017, les experts l'ont montré. Menés sur le thème " Crises redoutées, résiliences escomptées et étapes à franchir ", les travaux ont en effet établi que prévenir les crises nécessite d'établir des cadres de référence associant de multiples acteurs appelés à les gérer ou à contribuer à la résilience des territoires (f).
3- Des cadres de référence à établir à toutes les échelles
Dépasser l'urgence climatique pour aller vers l'action peut s'envisager en renouvelant le projet pour en faire un objet fédérateur, producteur de sens et porteur d'enjeux vitaux.
Définir un cadre international est une première incitation au renouveau des projets. A l’échelle planétaire, même si les conférences suivantes marquent le pas, l’accord de Paris sur le climat a lancé le mouvement. La 15e Conférence des Parties de la Convention sur la diversité biologique qui se tiendra en octobre 2020 à Kunming, en Chine sera aussi importante pour définir un cap en matière de préservation de la biodiversité.
Orienter les financements à l'échelle européenne est aussi un stimulant à l'action. La présidente européenne Ursula Von der Leyen a annoncé le 11 décembre dernier que l'Europe s'engageait dans la mise en place d'un Pacte vert destiné à réorienter les investissements et à adapter les règlements. En écho au Plan Marshall ayant présidé aux Trente Glorieuses, la mise en place d'un tel pacte créerait les conditions favorables au changement de modèle nécessaire pour fédérer les énergies sur une nouvelle génération de projets.
Une politique publique à la hauteur des enjeux est un autre vecteur du projet. En France, l’adoption le 8 novembre 2019 de la loi Énergie-Climat fixant des objectifs à atteindre en 2050 agit dans ce sens. Il en est de même de la décision d'abandon de l'opération Europacity prise la veille par le conseil de défense climatique.
Fortement porté par les élus locaux défendant la création d’emplois, Europacity était une opération de grande ampleur visant à la dynamisation d’un secteur géographique économiquement déprimé du nord de l'Ile-de-France par l’aménagement du Triangle de Gonesse (Val-d’Oise) en hyper-centre commercial. Cette opération impliquait cependant la consommation massive de terres agricoles de qualité, proches de la région parisienne, en contradiction avec des impératifs de sécurité globale : limitation de l’imperméabilisation des sols, développement des circuits courts agricoles.
L’arbitrage rendu opère un véritable renversement des valeurs. Une approche transversale soucieuse des CG a primé sur une analyse de performance insuffisamment sensible à ceux-ci. Les promoteurs du Triangle de Gonesse sont incités à concevoir un projet alternatif à celui présenté, qui soit exemplaire pour le 21ème siècle.
La décision prise traduit la volonté de la puissance publique de rehausser un ensemble de politiques thématiques, souvent environnementales, en des composantes d'un enjeu global de sécurité des territoires. Cette approche transversale prend le relais des approches sectorielles souvent en limites d’efficacité face au poids des demandes sociétales ou des analyses économiques, encore ancrées dans le modèle des 30 Glorieuses.
Ces cadrages généraux se mettant en place, les territoires doivent encore se doter de stratégies pour orienter le déploiement d'une variété de projets appelés à être de natures très différentes. Les étapes qui s'annoncent sont celles de la mise en en place de ces stratégies.
Réunis par le Cerema à Lyon en janvier 2019, une cinquantaine d’experts s'est attachée à travailler sur cette perspective en traitant des grands défis à relever par les métropoles et les territoires sous l'angle de l'ingénierie, des effets de levier et des stratégies (g).
Les travaux menés donnent à voir ce que peuvent être les cadres de référence, reliant entre eux les projets de nouvelle génération et tissant des relations "heuristiques" entre décideurs, professionnels, scientifiques et porteurs d’initiatives, là où les découpages institutionnels incitent chacun à œuvrer séparément suivant un schéma "logarithmique". Ces travaux ouvrent d'autres pistes encore. Par exemple, ils invitent à reconsidérer les fondements de l'aménagement en plaçant l'arbre et plus généralement la nature comme un élément structurant des projets urbains, alors que cet élément était antérieurement marginalisé.
3- Une attente sociétale propice à la reformulation des projets
Les projets à constituer pour répondre aux CG ne partent pas de rien. Depuis des années déjà, des initiatives sont prises en faveur de la prévention et de la gestion des risques majeurs, de la promotion des solutions fondées sur la nature, de l’essor des énergies renouvelables, de la dé-carbonisation des activités, de l’organisation des mobilités douces.
Ces actions ciblées sont le fait de préventeurs, de pionniers, de laboratoires de recherche, de développeurs et aussi de politiques publiques sectorielles engagées depuis de nombreuses années au titre du développement durable. Les techniques promues ont en commun de mettre en avant des techniques dites "douces", économes en ressources.
Il manquait une demande sociétale forte, ciment de ces initiatives sectorielles. Celle-ci se met en place progressivement.
Si la question climatique occupait déjà ces dernières années une place grandissante dans les préoccupations environnementales des français(es) (h), 2019 a en effet montré une cristallisation des inquiétudes climatiques, particulièrement chez les jeunes générations, en relation avec l’effondrement de la biodiversité et l’épuisement des ressources. La jeune Greta Thunberg n'est pas étrangère à cette prise de conscience collective. Défendant les droits de sa génération à bénéficier d'un avenir clément, la jeune suédoise s'est exprimée en 2018 devant le parlement suédois, en 2019 devant le parlement français, l'ONU et la COP 25. Elle a été désignée "Personnalité de l'année" par le magazine Time.
Les transformations collectives et individuelles à opérer sont cruciales. Les CG invitent en effet à reconsidérer les modes de vie, réorienter les pratiques économiques et redéfinir les règles collectives, par exemple en érigeant l’économie circulaire en nouveau modèle. Les territoires, les organisations comme les individus sont concernés par les mutations à opérer qui peuvent amener à reconsidérer la notion de ressources. S'agissant des territoires, certains parmi les plus déshérités aujourd'hui, disposent de potentialités à l'égard des défis à relever.
Ayant rechigné à se réformer, nos sociétés se trouvent confrontées à l’ampleur de la tâche à accomplir, dans un temps limité. Un véritable bras de fer se joue entre d’une part la capacité de l’homme à inverser une situation qu’il a lui-même créée et d’autre part la complexité planétaire faite d’un « mouvement brownien » donnant peu de place à une maîtrise des activités humaines. Le rapport des forces en présence renvoie au combat du frêle David contre le géant Goliath, faisant douter beaucoup de la victoire de David.
Pour certains, la civilisation industrielle est au bord du précipice, pour d’autres, elle est au pied du mur. Le débat ne peut être tranché de façon aussi simple. Pour sortir des impasses annoncées, la réalité complexe du monde ouvre des chemins d’avenir dont les approches totalisantes ne rendent pas compte.
Si l'on doute de la victoire de David face à Goliath, c'est parce qu'on néglige la puissance des effets leviers pouvant être obtenus du fait des changements sociétaux. Ces changements vont propices à reconsidérer les cadres régissant les activités humaines, à reconsidérer les modes de vie et de production pour les rendre compatibles avec les changements en cours.
4- Changer de modèle implique de privilégier la qualité sur la quantité
Changer de modèle implique de questionner les modes de vie. En 1965, l’écologue René Dubos, concepteur du fameux « penser global, agir local », soulignait que la santé de l'individu dépendrait plus de sa capacité à agir sur ses conditions et ses modes de vie, que de ses possibilités à s'opposer aux transformations de son environnement (i). C’est à des modes de vie plus sobres que les CG nous invitent, révélant les fragilités de notre civilisation matérielle devenue trop basée sur la consommation de biens et donc de ressources.
Les CG invitent également à redéfinir les règles c'est-à-dire les principes qui s'imposeront à l’échelle des territoires (le triangle de Gonesse), des organisations comme à celle des individus. Mise en place en France à l’automne 2019, la Convention Citoyenne pour le Climat traduit les enjeux démocratiques sous-jacents aux décisions à prendre au vu des impacts sur la vie des populations notamment des plus modestes.
Changer les modes de vie et modifier les règles vont de pair. Tant pour atteindre les objectifs de limitation de l'empreinte écologique des activités humaines que pour assurer une équité dans le partage des efforts et dans les échanges économiques. La finalité est aussi de réduire l'écart entre les modes de vie et les règles appliquées pour éviter que ces dernières ne pèsent trop fortement sur la vie des populations.
L'Italien Giorgio Agamben s’est posé la question de ce qu’est une vie qui se fond dans la règle (j). Pour ce faire, le philosophe a étudié le modèle associé à la vie monacale, fondée sur la communauté d'habitation. Au sein du monastère, le moine fait coïncider son mode de vie avec la règle communautaire. G. Agamben a appréhendé la tension qui se joue au sein du monastère entre « privé » et « commun » du fait même de la proximité extrême recherchée entre ces deux dimensions personnelle et collective.
Bien que le moine ait choisi une forme de vie radicale, dont il professe en acceptant d'être assimilé à son vêtement, la question se pose de la façon dont celui-ci parvient à surmonter cette tension. Pour G. Agamben, les préceptes que le moine doit observer s’apparentent davantage aux règles d’un art, comme relation à une pratique ininterrompue, qu’à un dispositif légal appelant le respect d’obligations.
Sachant que le modèle du "monastère" n'est pas généralisable, il est important de s’interroger sur l’extension qui pourra être donnée au nouveau paradigme appelé par les CG, visant à considérer la terre comme une communauté d’habitation appelant à respecter des règles et formes de vie communes. Il faudra trouver un point de fonctionnement acceptable par le plus grand nombre.
Substituer des modes de vie plus simples au modèle basé sur la consommation interroge la représentation que tout un chacun se fait de la pauvreté, vertu associée à la vie monacale, mais surtout situation redoutée dès lors que le pauvre est dépourvu de biens.
La pauvreté recouvre bien d'autres aspects. L'économiste et philosophe indien Amartya Sen la définit comme l’absence de "capacités" de mener la vie souhaitée, subordonnant la richesse à la liberté d’agir et à la qualité de vie (k).
Au vu de cette définition élargie, la pauvreté se trouve plus répandue qu'on ne le suppose souvent. Les limites et les dysfonctionnements du modèle consumériste peuvent s’apparenter à une forme de pauvreté que les populations expérimentent tout en disposant du minimum vital : toit, nourriture, accès aux soins, éducation des enfants.
Tout en bénéficiant de ce minimum, ces populations doivent lutter contre des obstacles les empêchant de bénéficier d’un mode de vie épanouissant. Il s'agit, par exemple, des difficultés rencontrées dans les grandes villes pour trouver un logement à un prix abordable ou l'isolement des personnes âgées particulièrement en milieu rural. C'est encore un temps trop long passé dans les transports pour aller travailler ou au contraire l'absence de moyens de déplacement adaptés aux besoins.
En relation avec ce sujet, un événement digne d’intérêt s’est produit mi-octobre 2019. La française Esther Duflo, l’indien Abhijit Banerjee et l’américain Michael Kremer ont reçu le prix Nobel d’économie pour leurs travaux sur la pauvreté.
Ces chercheurs ont montré que, pour une population pauvre, les modèles théoriques sont confrontés à la diversité et à la complexité des comportements humains. Ainsi, pour une population connaissant de nombreux obstacles à ses choix de vie, les politiques génériques ne peuvent porter des fruits sans que l’on étudie au cas par cas les communautés pour comprendre leurs pratiques et leurs priorités. En outre, ces personnes sont source de connaissances. Elles méritent d’être consultées sur ce qu’elles pensent, veulent ou font.
Pour tirer parti de leurs talents et garantir l’avenir des familles, les populations en situation de pauvreté nécessitent plus d’adresse, de volonté et d’implication que les autres : " Une information, un petit coup de pouce peuvent avoir des effets surprenants. A l’inverse, des attentes infondées, l’absence de confiance au moment lorsque l’on en aurait besoin et des obstacles apparemment mineurs peuvent être dévastateurs" (l). Pour Esther Duflo, actionner le bon levier change radicalement les choses. La difficulté est de déterminer le bon levier. Plus important pour elle, on ne résoudra pas tous les problèmes avec un seul levier.
Récompensés par le Nobel d'économie, les travaux menés donnent des méthodes pour agir dans la complexité. Esther Duflot nous rappelle par exemple que l’espoir est vital et la connaissance essentielle, qu’il faut persévérer, même lorsque les défis paraissent insurmontables. Elle invite à penser un défi comme une série de problèmes concrets qui, une fois correctement identifiés et compris, peuvent être relevés un à un.
De nombreux points communs existent entre lutter contre la pauvreté et reconsidérer les modes de vie. Les approches développées sont proches du projet à déployer pour intégrer les CG : privilégier la qualité sur la quantité, redécouvrir les richesses insoupçonnées des territoires, comprendre les freins et les moteurs aux changements, rechercher des résultats en acceptant chaque fois leur caractère temporaire et leur attachement à un contexte particulier.
***
En matière de changements globaux et surtout de changement climatique, l'année 2019 a agi un peu comme un électrochoc. Les événements climatiques, les publications scientifiques et l'actualité politique ont convergé pour alerter l'opinion publique sur la portée de ces changements dont on commence à percevoir les effets. En France, en Europe et dans le monde, les plus hautes autorités gouvernementales ont invoqué l'urgence pour sensibiliser aux risques encourus et à la nécessité d'apporter des réponses adaptées aux défis soulevés.
Ouvrant sur l'action, cette dramatisation du sujet présente une face positive. La convergence des déclarations et des initiatives prises suscite l'émergence d'un projet global propice à fédérer les énergies de façon aussi forte que lors de la période des 30 Glorieuses.
Émergence encore fragile mais bien réelle d'un projet appelé à se développer dans un environnement plus incertain et adverse que celui ayant porté, en France, cette dynamique des 30 Glorieuses. Dynamique à laquelle nous restions souvent attachés comme à une force de rappel rassurante, dans l'attente d'une nouvelle dynamique prenant justement le relais.
Nous avons tenté d'esquisser les contours d'un tel projet global.
Cadrages internationaux, européens et nationaux, pacte de réorientation des financements, reconfiguration de la politique publique vers des approches plus transversales en sont des composantes. Certes imparfaites et inabouties.
Territoires et métropoles sont également parties prenantes du projet global. Ceux-ci sont appelés à établir des stratégies d'orientation et d'encadrement des projets d'action multiples. Stratégies construites avec les acteurs de différentes origines. Projets d'action de différentes natures, fédérateurs et porteurs de sens, orientés vers les transitions, la recherche de qualité plus que de quantité (modération), l'économie circulaire.
Les territoires en croissance seront appelés à reconsidérer leurs pratiques à l'aune de ces stratégies. Ceux sans projet ou en déprise peuvent redécouvrir leurs potentialités dans le contexte devenu celui des changements globaux. D'une certaine façon, l'horizon leur est à nouveau ouvert.
Gérer les changements globaux, c'est tout à la fois prévenir les catastrophes, intégrer les risques et aussi déployer, dans une dynamique d'ensemble, des projets de nouvelle génération aptes à peser sur ceux-ci.
Remerciement :
A Loéna Trouvé, élève à l'ENS Lyon, pour ses précieuses remarques de relecture.
Crédit photographique
Intervention de canadair dans la massif du Ventoux, 7 août 2019, Pierre-Alban Guézo
Plaque commémorative du Plan Marshall, 256 rue de Rivoli, Paris, décembre 2019, Bernard Guézo
Références bibliographiques
(a) Typhon Hagibis d’intensité 5 du 11 octobre 2019 au Japon : ce typhon a marqué un record en matière de pluviométrie sur 24 heures au japon (922.5mm à Hakone (préfecture de Kanagawa, près du Mont Fuji) sur la seule journée du samedi 12 octobre). Quelque 7,3 millions de Japonais ont reçu des consignes d'évacuation. Le bilan humain a pu dépasser les 72 morts, 14 disparus et 218 blessés.
(b) Rapports du GIEC 2019 : mai, Refinement to the 2006 IPCC Guidelines for National Greenhouse Gas Inventories ; août, Climate change and land ; septembre, The ocean and cryosphere in a changing climate.
(c) AllEnvi, La montée du niveau de la mer : conséquences et anticipations d’ici 2100, l’éclairage de la prospective, Rapport d’étude, octobre 2019 téléchargeable gratuitement
(d) Étude UICN, Ocean deoxygenation : everyone's problem : causes, impacts, consequences and solutions, 2019. En ligne sur le site UICN.org
(e) Nicole Aubert et Christophe Roux-Dufort, Le culte de l'urgence ; la société malade du temps, Coll. Champs Essais, 2009.
(f) Séminaire Résilience urbaine et sécurité des territoires. Crises redoutées, résiliences escomptées et étapes à franchir. Séminaire organisé à Lyon, les 19 et 20 octobre 2017. En téléchargement gratuit sur la boutique du Cerema.
(g) Sécurité globale et résilience des territoires. Ingénierie, effets de levier et stratégies à promouvoir. Séminaire organisé à Lyon les 18 et 19 janvier 2019. En téléchargement gratuit sur la boutique du Cerema.
(h) Publié en septembre 2019, le baromètre de l’IRSN sur la perception des risques et de la sécurité par les Français montre que le sujet environnemental le plus préoccupant pour les Français reste fin 2018 le réchauffement climatique, qui voit son score augmenter fortement : + 8 points par rapport à 2017 et + 29 points depuis 2013). Cette édition 2019 rend compte d’informations recueillies entre le 26 novembre et le 14 décembre 2018.
(i) René Dubos, L'homme et l'adaptation au milieu, Paris, Payot, Coll. Sciences de l'homme, 1973 (1965)
(j) Giorgio Agamben, De la très haute pauvreté, Règles et formes de vie, Coll. Rivages, Poche, 2013
(k) Amartya Sen, Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Coll. Odile Jacob, 2003
(l) Abhijit v. Banerjee et Esther Duflo, Repenser la pauvreté, Coll. Seuil, 2012
.... Jean-Pierre Boutinet, Anthropologie du projet, PUF, 1993
Changement climatique et risques globaux : les signaux forts de l’été 2019
La préoccupation du changement climatique est à la fois ancienne et permanente. La disparition, le 26 septembre 2019, de l’ancien Président de la République Jacques Chirac nous renvoie à sa déclaration du 18 avril 2002 à Avranches proposant d'adosser à la Constitution une Charte de l'environnement (extraits) :
« […] Les temps ont changé. Il y a quelques décennies, l’environnement n’était pas la première urgence. Depuis, des craintes se sont affirmées, des évidences se sont imposées, une prise de conscience a eu lieu. Jadis, nombre de catastrophes qui endeuillaient le monde apparaissaient comme des phénomènes isolés. Des phénomènes purement naturels, sans liens entre eux, essentiellement imputables à la fatalité.
Or, nous savons désormais, ou nous avons des raisons de penser, que certaines d’entre elles sont la conséquence de changements climatiques […] Nous savons désormais que l’activité humaine peut provoquer des réactions en chaîne sur les équilibres naturels, qu'elle peut créer des situations irréparables. Je pense par exemple à la disparition de la forêt primaire ou à la surexploitation des ressources des océans, qui menacent la richesse biologique du monde. [...]
Il y a également les prévisions alarmistes des experts. Elles nous annoncent pour 2020, si nous ne faisons rien, la désertification de la moitié des continents et des difficultés d’accès à l’eau potable pour deux habitants de la planète sur trois.
De tout cela, nous tirons un sentiment d'urgence et de menace. Sentiment que nous ne sommes pas protégés de certains dangers qui pourraient être anticipés, évités, maîtrisés. Sentiment que l’humanité, dans son ensemble, joue avec le feu. […] »
Depuis, dix-sept ans, la connaissance s'est accrue, des efforts ont été déployés pour sensibiliser aux transitions à effectuer, l'Accord de Paris est intervenu mais des adaptations majeures restent à opérer aux différentes échelles pour relever les défis des changements globaux (CG) et le premier d'entre eux, celui du changement climatique. Et 2020, est à notre porte.
Le 25 septembre 2019, veille du décès de l’ancien président, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) publiait un rapport spécial sur les évolutions constatées dans les océans et la cryosphère. Ce rapport analyse les répercussions de ces bouleversements planétaires à venir et les options possibles pour l'adaptation des communautés humaines.
L’actualité du changement climatique a tout particulièrement marqué l’été 2019. Au moment de ce qu’il est habituel d’appeler la « parenthèse estivale », les manifestations du changement climatique ont sensibilisé sans discontinuer l’opinion publique et toutes les composantes actives de la société, aux menaces concrètes qui pèsent sur l’habitabilité de la planète à court, à moyen et à long terme.
Cette période n’a pas été vaine. La prise de conscience des transformations à mener pour répondre aux défis posés par le changement climatique et plus généralement par les changements globaux (CG) : changement climatique et ses effets, mais aussi effondrement de la biodiversité, raréfaction des ressources, urbanisation accélérée, révolution numérique, etc. semble enfin effective !
Les CG modifient en profondeur les relations entre sociétés, ressources et risques [a]. Ils nécessitent par conséquent de reconsidérer sans attendre ces rapports dans un sens favorable à l’humanité. Ce chantier de grande ampleur peut s’ouvrir dans de bonnes conditions dès lors qu’il reçoit l’adhésion du plus grand nombre.
L’objet de cet article est d’analyser l'actualité climatique des dernières semaines pour illustrer la période de l’histoire de l’humanité dans laquelle nous sommes entrés, celle des changements globaux produits par l’action humaine, des nouveaux risques qui en résultent. Il est aussi de poser la question des éléments de méthodes à promouvoir pour créer des conditions favorables à la résilience et à l’adaptation des territoires.

***
Nul ne peut ignorer les signaux forts de l’été 2019 en matière de changement climatique. En dresser un rapide tour d’horizon peut se faire en distinguant les événements selon leur temporalité.
Commençons par les aléas climatiques d’effets directs sur les populations. Ce sont bien évidemment ceux qui ont le plus marqué les esprits.
Deux épisodes caniculaires ont altéré la vie quotidienne de la plupart des français, les obligeant à se confiner chez eux, à réduire ou à maintenir leurs activités dans des conditions difficiles. Ces vagues de chaleur ont submergé la France métropolitaine, respectivement du 24 juin au 7 juillet puis du 21 juillet au 27 août. Un bilan provisoire établi par le ministère de la santé1 fait état d’un impact sanitaire modéré sur les chiffres de la mortalité alors même que les événements ont revêtu un caractère inhabituel et inédit quant à leur extension géographique et au niveau très élevé atteint par les températures.
Le fait que l’impact humain ait été modéré ne signifie pas pour autant que ces épisodes météorologiques soient insignifiants. Survenant après les épisodes de 2015 et 2018, ils consacrent en effet « la canicule » comme une nouvelle composante du paysage météorologique français. Si cet aléa climatique était quasiment inconnu dans notre pays au siècle dernier, il devient, au même titre que la sécurité routière par exemple, un sujet « ordinaire » de sécurité publique.
Les incendies de forêts ont été particulièrement actifs dans le sud de la France. Ils ont été maîtrisés, non sans difficultés. La population a été épargnée mais la lutte contre le feu a coûté la vie à un pilote de canadair. Comme ce fut le cas les années passées, la résilience a joué, évitant le pire, mais elle est fragile. Le défi devra être relevé chaque année en responsabilisant la population et en resserrant l’action collective des acteurs de l’aménagement, de la prévention et de la lutte contre le feu. Les incendies menacent également des régions situées au nord de la France, qui jusqu’ici en étaient préservées ce qui nécessitera d’y déployer une culture de prévention et de défense contre le feu qui en était souvent absente.
La sécheresse s’est accentuée tout au long de l’été ; ses stigmates sont encore bien présents en début d’automne. Elle a induit des restrictions préfectorales d’usage de l’eau dans la majeure partie des départements français. Elle a sévi superficiellement et aussi en profondeur, affectant les nappes et les réserves hydriques de façon parfois inédite. Le manque d’eau affecte gravement les agriculteurs et les forestiers, c’est-à-dire ceux dont les activités sont immédiatement tributaires des conditions météorologiques. Elle a endommagé des habitations construites sur des terrains sujets au phénomène de retrait-gonflement des argiles. Elle a perturbé encore les services publics en mettant en péril localement l’approvisionnement en eau. La sécheresse fait surgir le spectre d’une raréfaction de la ressource hydrique, jusqu’ici relativement abondante en France.
Ces différents aléas : canicules, sècheresse, incendies de forêts, interagissent entre eux. Ainsi, la canicule aggrave la sècheresse qui favorise les conditions propices aux incendies de forêts. Les acteurs locaux et les autorités publiques doivent faire face de façon impromptue aux situations critiques produites localement par les concomitances de ces phénomènes.
A l’échelle nationale comme à des échelles plus locales, des dispositifs ont pour objet de répondre aux détresses humaines résultant de ces événements. Ils permettent la sauvegarde des populations, limitent les atteintes aux biens et aux activités. La résilience joue mais, comme chaque fois, elle nécessite d'être réexaminée : est-elle suffisamment robuste pour opérer, année après année, dans le contexte d’accentuation continue de la pression climatique ?
Les perturbations climatiques de l’été 2019 ont joué un rôle de test en grandeur nature vis-à-vis des conditions météorologiques sévères du futur. Elles ont révélé tout à la fois l’efficacité en France des dispositifs de réponse aux aléas climatiques, et, tout autant, leur fragilité lorsque les situations deviennent critiques. Les enseignements tirés de ces événements invitent à retravailler en permanence les modalités de la protection collective apportée par les institutions, dans le sens attendu d’une sécurité des territoires que l’on peut ici qualifier de globale compte-tenu de l’étendue des problématiques soulevées par les CG.
Outre les aléas précités, directement observables par les dommages causés, l’élévation continue des températures produit des effets préjudiciables différés, moins apparents : progression vers le nord des moustiques-tigres, altération de la qualité des eaux continentales, fonte des glaciers et du permafrost en montagne, érosion régulière des littoraux, acidification des océans et montée des eaux. Les effets induits sont à chaque fois multiples. A titre d’exemple, la fonte du permafrost en France porte atteinte au patrimoine naturel, met en péril des activités hivernales liées au manteau neigeux, fragilise des massifs rocheux, des infrastructures et des constructions en haute-montagne. Les gestionnaires des territoires et des infrastructures doivent faire preuve de vigilance pour surveiller les signes de défaillance possibles et prévenir leurs effets.
Un autre type de risque est encore généré par des aléas qui, se produisant en des lieux particuliers de la planète, peuvent avoir à grande distance des implications dommageables, à court ou moyen termes. Ce type d’effets distanciés n’est pas inédit. L’éruption en 1815 du volcan Tambora, en Indonésie constitue un événement de référence. Cette éruption fit des milliers de victimes localement mais elle modifia aussi le climat planétaire pendant quelques années. L'année 1816 est ainsi connue comme "l'année sans été". Des perturbations climatiques majeures s’observèrent alors aux États-Unis, en Europe et en Chine2. Cet effet en cascade perd aujourd’hui son caractère exceptionnel du fait des effets systémiques favorisés par les CG.
La période estivale 2019 a été ainsi ponctuée de catastrophes éloignées de notre Pays. Les médias ont rapporté la fonte de la banquise et du permafrost dans les régions Arctique. Les incendies en Sibérie, en Amazonie ou encore en Indonésie sont également des marqueurs de ce type de menaces. Les observations satellitaires, menées par exemple par la NASA, rendent compte en temps réel des « points chauds » de la planète, véritables accélérateurs du changement climatique.
Désastreuses localement, ces catastrophes majeures sont aussi emblématiques d’un risque global par leur ampleur et par les lieux du globe qu’elles touchent, considérés comme névralgiques pour l’habilité future de la planète. Elles posent la question de la capacité des États concernés, pourtant bien structurés, de les prévenir ou d’y faire face de façon autonome dans des conditions satisfaisantes. La résilience n’implique-t-elle pas une coopération internationale forte ?
L’été 2019 a vu encore les perspectives alarmantes du changement climatique documentées sur le temps long. La période estivale a ainsi vu la production de nouveaux rapports scientifiques ou techniques dont celui du GIEC du 9 août 2019. Élaboré par plus de cent experts provenant d’une cinquantaine de pays, ce rapport portait sur la thématique du changement climatique et des terres émergées. Il alerte en particulier sur la désertification, la dégradation des sols, la nécessité d’une gestion durable des terres, le risque porté à la sécurité alimentaire. La projection sur le futur traite des actions à engager pour accroître la résilience des territoires et réduire leur vulnérabilité.
Paru le 29 août 2019 aux Presses de Sciences-Po, un atlas de l’anthropocène décrit les bouleversements en cours, depuis le changement climatique en passant par l’érosion de la biodiversité, les évolutions démographiques et les catastrophes naturelles.
***
Les événements et informations ayant marqué l’été 2019 [la revue précédente n’est pas exhaustive] ont créé une sorte « d’ébullition sociétale » qui s’est exprimée dans les médias et les réseaux sociaux. Les faits rapportés ont été corrélés, réinterprétés presque en temps réel, en regard des modèles d’évolution pré-établis.
S’en sont suivis des débats de société et des prises de position politiques y compris au sein des instances de gouvernance mondiales (G7). De grandes entreprises ont communiqué sur des stratégies de compensation ou d’évitement des évolutions climatiques à venir. Des "think tank" se mobilisent pour éclairer et influencer le débat sur la transition énergétique, en France et en Europe3. La jeune égérie du climat, Greta Thunberg, s’est exprimée à l’assemblée nationale. Le 17 septembre 2019, un collectif de représentants des dirigeants de l’enseignement supérieur a appelé dans une tribune à agir face aux enjeux écologiques en rendant obligatoire la formation des étudiants à cette question. Enfin, « l’été climatique » s’est achevé par un sommet de la jeunesse pour le climat, tenu à l’ONU le 21 septembre 2019.
***
L’actualité climatique de l’été 2019 illustre le nouveau stade de l’histoire de l’humanité dans lequel nous sommes récemment entrés, dénommé communément « anthropocène ». Pour le comprendre de façon très simple, distinguons trois stades successifs de la relation de l’homme à son environnement planétaire.
1/ Un premier stade de l’histoire de l’humanité correspond aux sociétés traditionnelles. Sédentaires ou nomades, celles-ci exploitaient leur environnement de proximité en utilisant des méthodes simples et des outils rudimentaires qui ne modifiaient pas durablement les écosystèmes. L’activité de l’homme n’entachait pas les agents naturels.
Les populations se protégeaient des déchaînements de la nature en mobilisant des savoirs vernaculaires et en acceptant des pertes. Elles subissaient de temps à autre des calamités destructrices sans pouvoir les anticiper, faute de connaissances et de moyens d’observations.
2/ Un deuxième stade de l’histoire de l’humanité est celui où l’homme a entrepris d’aménager les territoires pour satisfaire ses besoins. Ce faisant, il a exploité de plus en plus fortement les ressources naturelles, considérées à tord comme inépuisables. En développant les techniques et les outillages, en repoussant toujours plus les limites de son action, il a marqué de son empreinte les agents naturels (terre, air, eau), sans que cette empreinte ait eu à ce stade un impact en retour sur l’habitabilité globale de la planète. On pourrait pour cette raison qualifier cette empreinte humaine de « passive ».
Les échanges de biens à l’échelle de grands territoires prémunissaient l’homme des aléas climatiques localisés. Les dommages produits localement par les catastrophes naturelles étaient largement compensés par des gains de richesse. Au fur et à mesure que les sociétés se sont organisées, réduire les catastrophes et compenser les dommages subis sont devenus des perspectives offertes par des dispositifs de prévoyance et par la réalisation … de nouveaux aménagements.
3/ Dans les dernières décennies, l’action anthropique s’est massifiée. Les interactions entre l’homme et les agents naturels se sont intensifiées. Des seuils d’acceptabilité par les écosystèmes ont été franchis. A l’échelle planétaire, les agents naturels sont sollicités ou altérés au-delà de leur capacité de régénération. L’homme marque toujours plus l’environnement de son empreinte locale, mais cette empreinte a aussi, en retour, un impact global sur la planète. Un troisième stade de développement de l’activité humaine s’est ouvert, caractérisé par les effets systémiques de ses activités. On pourrait qualifier alors cette empreinte humaine « d’active ».
L’ensemble « action anthropique/agents naturels » fait aujourd’hui système, c’est-à-dire que les impacts des activités humaines sur les agents naturels rejaillissent globalement sur l’habitabilité de la planète. Cette rétro-action génère des changements globaux dont les aléas précités de l’été 2019 sont des manifestations concrètes bien qu’encore modérées.
***
Le monde change ; les sociétés doivent accompagner ces changements par des projets fédérateurs rendant l'avenir désirable pour les générations futures. De multiples initiatives pionnières sont déjà prises montrant des voies à suivre. Les grandes transformations sociétales à opérer sont également bien identifiées. Elles portent en particulier sur la consommation d’énergie, les pratiques alimentaires ou encore les modalités de transport4.
Les menaces qui pèsent sur le devenir de l’humanité obligent de toute façon à bouger. Or, attendue aux différentes échelles, l’action se heurte à de multiples écueils qu’il est nécessaire de discerner. Nous avons identifié :
- la tentation d’agir à la marge, par simple ajustement des pratiques anciennes sans les reconsidérer en profondeur. Ces ajustements sont pour le moins nécessaires mais ils ne suffiront pas. Ils s’inscrivent dans la période de l’histoire humaine précitée, qui n’est plus ; celle des limites que l’on peut toujours repousser sans en subir les conséquences en retour.
- l’acceptation résignée de la période "rétro-active" dans laquelle nous sommes entrés, par peur de ne pas être en mesure de relever les défis posés. La peur est cependant mauvaise conseillère. Elle fait obstacle à l’action collective, une composante essentielle de la résilience.
- le règne de l’urgence, en réaction à l’inertie. Or, la précipitation peut être source de contre-performance, de décrochages sociétaux, d’angoisse existentielle et encore d’essoufflement dans ce qui ressemble à une course de fond.
Ces attitudes de rejet, de repli ou de désarroi sont profondément humaines. Les plus grands penseurs les ont bien analysées. Hannah Arendt s'est effrayée de la tendance de l'homme à se détourner des réalités les plus essentielles pour se replier sur lui-même au lieu de les affronter [b]. Norbert Élias a identifié des attitudes irrationnelles adoptées collectivement pour fuir une réalité menaçante [c]. Face aux défis posés par une réalité exigeante, Clément Rosset a lui aussi montré la fragilité humaine. L'individu, au regard « fuyant », préfère se bercer d'illusions. Le plus souvent, il perçoit les choses, mais préfère se voiler la face que de les prendre en compte [d].
L’ancien président français Jacques Chirac affirmait lui-même en 2002 au sommet de Johannesburg : « La maison brûle et l’on regarde ailleurs », énoncé qui est entré dans l'histoire.
Quant à François Ewald, il déclarait dès 1996 : ''La peur dont nos sociétés avaient peut-être cru pouvoir s'affranchir, en fonction de l'utopie progressiste, revient sous une nouvelle forme'' [e]. Les changements globaux précipitent cette perte de confiance dans le progrès. La relation au risque s’est inversée ; de positive, elle est devenue négative .
***
Au vu des événements de l’été 2019, on peut dire que l’actualité climatique a mis sous tension le processus historique engagé par l'homme pour se détacher du passé et se projeter dans l'avenir, que l’on appelle « modernité ». Ce processus de changement a extrait les activités humaines de leur échelle locale pour les recomposer en combinant les échelles spatio-temporelles [f]. Il a utilisé la connaissance comme moyen de réviser en permanence ses pratiques. Or, sur ces bases, la modernité s’est d’une certaine façon autonomisée en faisant système avec les agents naturels, inaugurant l’ère de l’anthropocène.
Élaborer les bonnes réponses pour faire face aux CG en cours requiert des éléments de méthode. Ce besoin est rarement identifié comme nécessaire pour lever les obstacles à l'action.
Parmi les éléments de méthodes, figure en bonne place la réflexion collective, qu’Edgar Morin a toujours défendue : '' […] Aujourd'hui, toutes ces connaissances fragmentaires ont quelque chose de mortel. On a créé des catastrophes naturelles en détournant des fleuves en Sibérie ou en faisant des barrages inconsidérés, on a détruit des cultures dans une logique économique close. Il s'est développé ce que j'appellerai une intelligence aveugle aux contextes et qui devient incapable de concevoir les ensembles. Or nous sommes dans un monde où tout est en communication, en interaction...[g]''.
La question de méthode se pose aussi aux territoires. Des collectivités se sont engagées dans l'élaboration de stratégies de résilience sous l'égide du réseau Resilience cities mis en place par la Fondation Rockefeller.
Introduite par Pierre Veltz pour traiter de compétitivité économique des territoires [h], la notion de monitorage territorial, est également mobilisable. Par monitorage, il faudrait entendre ici un suivi institué à l’échelle territoriale des évolutions et des contextes, des événements et des mutations liés aux CG. Le monitorage recouvrirait également les initiatives prises par les acteurs des territoires pour s'engager dans la prise en considération, des effets induits de leurs interventions. Il s'agit donc d'admettre une bonne fois pour toute que si des activités s'exercent de façon autonome, dans la nouvelle période historique où nous sommes entrés, elles interagissent entre elles.
Tenir compte de ces interdépendances nécessite de recréer des espaces de confiance permettant à l’activité humaine d’être de nouveau ... favorable à l’homme. Rétablir la confiance dans la capacité de l’homme à régir son avenir de façon positive nécessite d’établir des conditions de réflexions permettant des décisions réfléchies, flexibles, évaluées et réajustées. Il convient de renouer avec l’esprit de sagesse [8], attribué autrefois aux « anciens », comme moyen de tisser des liens porteurs de sens entre connaissance et actions, là où, trop souvent encore, le recours aux technologies est vu comme le remède miracle, évitant de se poser des questions.
Confrontés aux CG, les territoires revitaliseront sans doute leur fonction première d’assurer la reproduction et la satisfaction des besoins vitaux d’une population en mobilisant un système de ressources (localisées ou non) et un héritage construit et mémorisé [j]. Cette fonction rend sous-jacente la notion de sécurité, appelée à devenir globale. Créer des conditions favorables à la résilience et à l’adaptation répond par conséquent à la vocation même des territoires. L'été 2019 a lancé des signaux forts dans ce sens.
Références utilisées
[a] Denis Lamarre, Les métamorphoses du climat, Éditions universitaires de Dijon, 2016
[b] Hannah Arendt Qu'est ce que la politique ? Paris, Éditions du Seuil, Coll. ''Points'', 2001
[c] Norbert Élias, La société des individus, Paris, Éditions Fayard, Coll ; ''Agora'', 2006
[d] Clément Rosset, Le réel et son double, Paris, Éditions Gallimard, coll. ''Folio Essais'', 2007 (1993, 1976)
[e] François Ewald Philosophie de la précaution, L'année sociologique, Volume 46 n°2 1996
[f] Anthony Giddens, Les conséquences de la modernité, Éditions L’Harmattan, 1994
[g] Boris Cyrulnick et Edgar Morin, Dialogue sur la nature humaine. Éditions de l'Aube. Juin 2004
[h] Pierre Veltz, La grande transition, Éditions du Seuil, mars 2008
[i] Juergen Weichselgartner, John Norton, Guillaume Chantry, Emilie Brévière, Patrick Pigeon et Bernard Guézo, « Culture, connaissance et réduction des risques de catastrophe : liens critiques pour une transformation sociétale durable », VertigO - la revue électronique en sciences de l'environnement [En ligne], Volume 16 numéro 3 | décembre 2016, mis en ligne le 20 décembre 2016, consulté le 26 septembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/18130 ; DOI : 10.4000/vertigo.18130
[j] Maryvonne Le Berre, Territoires, encyclopédie de la géographie, Éditions Economica, Paris, 1992
1 Selon un communiqué de presse du ministère de la santé, la surmortalité a été limitée au regard de l’intensité de l’épisode subi cette année : 1 480 décès supplémentaires ont été enregistrés par rapport à la moyenne observée aux mêmes périodes des années sans épisode de canicule. Le rapport est de 1 à 10 par rapport à l’été caniculaire 2003.
2 http://www.meteo-paris.com/actualites/1816-l-annee-sans-ete-apres-l-eruption-du-tambora-04-avril-2016.html
3 The carbon transition think tank par exemple se veut une force de proposition contribuant à faire partager les solutions, développer des outils, identifier les ruptures nécessaires et baliser les chemins d’accès à de nouveaux modèles de développement.
4 Quotidien La Croix du 23 septembre 2019. Trois leviers pour agir sur le climat
« Anthropocène, effondrement, adaptation, résilience » : un cadre d’analyse et d’action à mettre au service d’une vision engageante de l’avenir.
Pour appréhender les changements globaux (CG) en cours, de nouveaux concepts ont vu le jour ces dernières années : anthropocène et effondrement, adaptation et résilience. D’origines différentes, largement débattus, ces concepts fondés tous sur l’idée de risque posent fondamentalement la question de leur contribution d’ensemble à l’édification d’une vision engageante de l’avenir.
La notion d’anthropocène tout d’abord signifie que l’activité humaine liée à l’ère industrielle agit aujourd’hui au niveau d’une force géologique. Par son empreinte, cette activité modifie le monde. Les transformations planétaires enclenchées sont rapides, accélérées et cumulatives. Issue des sciences géologiques, l’anthropocène ouvre sur les sciences de la terre et de la nature dans leur ensemble : terre, climat et vivant sont intimement liés dans leur histoire. Elle ouvre aussi sur les sciences de l'Homme (anthropologie en particulier). L’anthropocène recouvre ainsi les questions du changement climatique, de la biodiversité et des relations de l’homme à la nature.
La notion d’anthropocène génère deux conséquences majeures :
- elle bouleverse notre référentiel de connaissances conventionnelles pour y intégrer en force les interactions qui se produisent entre humains et non-humains.
- elle manifeste une moindre habitabilité croissante du monde, par effet en retour sur l’homme de son empreinte sur l’environnement.
Associée à la trajectoire actuelle de l'humanité, l’effondrement est une notion qui s’est affirmée plus récemment, par exemple en matière de biodiversité. Elle traduit les conséquences désastreuses, c’est-à-dire à la fois dommageables et irrémédiables, d’une inertie des sociétés industrielles à reconsidérer leurs valeurs fondamentales pour tenir compte de … l’anthropocène.
Cette notion recouvre des possibles effets en cascade ou emballements, liés à la convergence de différentes crises : écologiques, énergétiques, sociales, etc. ; configuration défavorable qui pourrait pour certains conduire à … un effondrement global. Intégrant ainsi « le pire scénario possible » auquel l’humanité est exposée du fait des CG en cours, l’effondrement est devenue la référence des lanceurs d’alerte et souvent de ceux qui adoptent des modes de vie radicalement alternatifs.
La notion d’adaptation est spécifiquement invoquée pour répondre aux conséquences inéluctables du changement climatique. Elle est héritée de la réduction de la vulnérabilité aux risques naturels. La place de ce principe directeur s’est affirmée dans la prévention des catastrophes à la suite de l’ouragan Katrina ayant affecté la Nouvelle-Orléans en août 2005. A la suite de ce désastre, il est apparu évident aux yeux de tous que prévenir la catastrophe ne pouvait se faire sans prendre en compte l’ensemble des vulnérabilités d’un territoire : organisationnelle et structurelle, sociale, économique et environnementale... comme les relations qui existent entre ces vulnérabilités de différents types.
S’adapter signifie par conséquent réduire sa vulnérabilité aux agents climatiques - tant par exemple une sécheresse qu’une inondation - en agissant simultanément sur les différents aspects précités. L’adaptation ne dispense pas, bien au contraire, d’agir pour réduire l’empreinte environnementale.
Utilisée de longue date dans différents champs disciplinaires (écologie, économie, psychologie), la notion de résilience s’est également affirmée comme pertinente pour la gestion des territoires confrontés à des défis [ayant souvent à voir avec l’anthropocène], c’est-à-dire à des enjeux qui ne peuvent être traités par des méthodes sectorielles et fonctionnelles. La résilience se pratique particulièrement dans les démarches dites de transition.
Révélant la fragilité extrême d’un pays industriel avancé, exposé à un aléa majeur, le tsunami du Japon de mars 2011 a joué un rôle dans la reconnaissance de la résilience comme une façon pertinente d’anticiper et d’affronter des aléas variables en occurrence ou en intensité, hybrides dans leur nature et incertains dans leur développement. De façon très différente, l’inventivité des habitants de la ville de Détroit (USA), a marqué les esprits sur ce que peut être la résilience d’une population affectée par un processus dommageable, ici de faillite économique et financière.
La résilience traduit la réponse dynamique apportée pour rebondir face aux agressions de toutes natures et à leurs effets. Elle implique en particulier :
- de faire le deuil d’un état passé « confortable » - qui ne sera plus - pour construire un nouvel état désirable profondément différent de l’état antérieur mais qui préserve l’essentiel.
- d’agir collectivement, en mobilisant des ressources insoupçonnées, pour relever les défis posés par les changements globaux.
***
Pour répondre au défi des CG, ces quatre concepts nécessitent d’être reliés. Ensemble, ils définissent un cadre de réflexion, d’analyse et d’actions avec lequel il faut composer pour œuvrer dans le sens d’une sécurité globale des territoires, c’est-à-dire d’une sécurité qui prenne en compte tous les risques pouvant perturber les territoires sans exclure d’ailleurs les risques, qui se surajoutent, de malveillance.
S’engager ainsi dans les CG préside, espérons-le, à l’émergence d’une économie, plus fidèle à l’étymologie de « bonne gestion de la maison » ; économie plus globale donc que celle existante, dont Jean-Pierre Dupuy espère dans « L’avenir de l’économie 1» qu’elle sera plus morale et politique.
En définitive ...
Définissant le champ des contraintes systémiques dans lequel nous évoluons et sur lequel nous devons agir, l’anthropocène est génératrice d’obligations des générations présentes envers les générations futures.
La résilience est un mode d’action approprié pour conduire nos sociétés tout à la fois à s’adapter et à réduire leur empreinte en mobilisant leur énergie, leur créativité et leurs savoir-faire. Elle implique de changer de façon de voir les choses.
Sans qu'il soit besoin d'aller jusqu'au pire scénario qui puisse survenir, l’effondrement invite à la responsabilité. L'urgence à agir qu'il motive renvoie au « catastrophisme éclairé » prôné par Jean-Pierre Dupuy. Pour ce philosophe et ingénieur « Le défi que posent les catastrophes majeures, qu’elles soient de type moral, naturel, industriel ou technologique, est que leurs victimes potentielles ont du mal à croire en leur imminence alors même qu’elles disposent de toutes les informations pour savoir que le pire est probable, sinon certain. Ce n’est pas le manque de connaissance qui implique que l’on n’agisse pas, mais le fait que le savoir ne se transforme pas en croyance. C’est ce verrou qu’il s’agit de faire sauter. La méthode du catastrophisme éclairé consiste à faire comme si la survenue de la catastrophe était notre destin, mais un destin que nous sommes libres de refuser […]. Cette fatalité une fois assurée cependant, produit l’élan moteur qui fait que se mobilisent des ressources d’imagination, d’intelligence et de détermination résolue, toutes nécessaires à la prévention de la catastrophe. 2»
Reste qu’invoquer la catastrophe et la possibilité de la prévenir n’est pas la seule voie à mobiliser pour bâtir des feuilles de route multiples et différenciées. Il faut certes parvenir à les mettre à l’agenda mais il est aussi important de les rendre motivantes et fédératrices. Cette composante de la résilience est nécessaire pour tourner le dos aux tentations du repli sur soi ou de la désespérance et édifier un avenir désirable supplantant les errements du présent.
Réussir dans cette voie implique la mobilisation non seulement des politiques, des scientifiques, des professionnels et des citoyens mais aussi des philosophes et des acteurs de la culture et des arts. Ces mondes producteurs de sens sont encore insuffisamment convoqués pour comprendre et rendre séduisant le futur qui s’ouvre à nous.
1 Jean-Pierre Dupuy, L’avenir de l’économie, Ed. Flammarion, Paris, 2012, 292 pages.
2 Ibid.