Été extrême 2026 : trois axes à investir collectivement pour reconsidérer les vulnérabilités climatiques

Devenue incessante ces dernières semaines, l’actualité des catastrophes dites naturelles polarise notre attention ; parfois trop. Leur médiatisation permanente peut en effet nous priver de toute prise de recul sur ce qui les favorise ou les aggrave.
Ce n’est cependant pas le cas du tsunami meurtrier produit au Népal par un effondrement de roches et de glace le 26 août dernier. Frappant les esprits, cette catastrophe nous invite en effet à agir bien davantage sur le changement climatique.
Les glaciers sont les sentinelles avancées du changement climatique, porteur tout à la fois de catastrophes meurtrières et d’atteinte à l’habitabilité de la terre.
Le drame humain de très grande ampleur au Népal sensibilise à la fonte trop souvent ignorée des glaciers. Observée à l’échelle planétaire, cette fonte constitue une menace de premier plan pour la sécurité des populations des vallées situées en aval. Avec cette disparition, s’estompe aussi un patrimoine naturel de premier plan, réceptacle d’une ressource vitale pour l’humanité : l’eau.
Menace qui concerne aussi la France hexagonale. La disparition des glaciers alpins fait ainsi courir des risques aux vallées très urbanisées sous-jacentes (1). En outre, des réserves millénaires d’eau s’évanouissent sous nos yeux. Mais, Les glaciers fondent et nous regardons ailleurs (2) … Ainsi, la catastrophe népalaise nous rappelle à l’ordre sur ce pan caché de la menace climatique, comme sur ses pans bien plus visibles d’ailleurs.
Face à l’actualité climatique, il faut faire mémoire des catastrophes, en tirer des retours d’expérience.
Il convient aussi de considérer les nouvelles vulnérabilités climatiques pour les réduire dans leur ensemble, orienter les transitions et affronter de façon véritablement plus humaine et résiliente la gestion des événements perturbateurs à venir. C’est ce que propose cet article, suivant trois axes à investir collectivement, pour rebondir positivement sur le vécu de l’été 2026 en France hexagonale.
En France hexagonale : 2026, année de l’avènement d’un nouveau climat
Prendre du recul, c’est considérer l’été et plus globalement l’année 2026 comme ayant doté la France hexagonale d’un nouveau climat. Ce furent d’abord, les 40 jours de pluie continue du début d’année ayant affecté la façade Atlantique par des inondations majeures. Puis, en fin de printemps et durant tout l’été, les chaleurs extrêmes. Ces chaleurs ont éprouvé l’ensemble du territoire hexagonal et l’ont stigmatisé par des incendies dévastateurs.
Que reste-t-il du climat ancien dit « tempéré » ? Sans attendre la saison automnale, l’année en cours peut, sans nul doute, être considérée, en Hexagone, comme celle de la concrétisation du changement climatique.
La société toute entière a été prise de court par les effets brutaux de la météorologie estivale. Si le changement climatique était bien sûr déjà là, il était encore pour beaucoup d’entre nous une abstraction. L’été 2026 l’a fait devenir, pour le plus grand nombre, réalité vécue et partagée dans ses effets intrusifs et dramatiques.
L’année 2026 va-t-elle, dès lors, produire un électrochoc à la hauteur des vulnérabilités mises à nu ? Il le faudrait pour dépasser les blocages sociétaux qui demeurent encore.
Les catastrophes des dernières années : signes avant-coureurs du changement climatique
Ces dernières années, la France hexagonale a été épargnée par des catastrophes à très forts bilans humains. Une dose de miracle ou de chance sans nul doute. Une dose aussi de résultats obtenus par la qualité des politiques publiques de préparation et de prévention des catastrophes menées sans relâche ces dernières décennies (3). Politiques auxquelles de multiples acteurs publics et privés ont contribué chacun à leur façon.
Si l’on regarde autour de nous, des pays limitrophes furent eux durement frappés par des inondations meurtrières : en juillet 2021 : l’Allemagne (180 victimes) et la Belgique (39 victimes), en octobre 2024 : l’Espagne (240 victimes à Valence).
Reste qu’en France hexagonale, le changement climatique frappait à la porte de façon toujours plus insistante. Les risques de catastrophes à fort bilan humain se sont fait plus prégnants. Ainsi, la tempête Alex dans les Alpes-Maritimes (2020), les cellules orageuses en Île-de-France (2021), les incendies en Gironde (2022), les inondations répétitives dans le Pas-de-Calais (2023-2024), la crue torrentielle de la Bérarde et les inondations dans le sud-est (2024), l’incendie dans l’Aude (2025) …
Un florilège de catastrophes marquantes mais encore souvent circonscrites géographiquement et contenues en termes de victimes. A chaque fois cependant, on traita les effets locaux sans établir un diagnostic d’ensemble en matière de vulnérabilités du territoire hexagonal aux évolutions climatiques. Les glaciers fondent et nous regardons ailleurs…
L’anticipation n’était pas vraiment au rendez-vous.
Été 2026 : nouveau contexte climatique
À l’été 2026, les perturbations climatiques auront brutalement changé d’échelles, temporelle et spatiale. Elles se sont établies en terrain conquis. Elles se sont intensifiées et étendues géographiquement (4). En outre, elles ont fait véritablement système.
Ainsi, la chaleur extrême sur une vaste partie de l’Hexagone a entraîné une sécheresse généralisée. Ensemble, les températures élevées et la faible hygrométrie disséminent et aggravent les risques d’incendies de forêts. Incendies qui eux-mêmes augmentent les températures et la sécheresse…
Particulièrement sévère sur la façade Atlantique, la sécheresse fut attisée par des vents brûlants sporadiques. Elle n’aura jamais été aussi sévère en France [1].
En montagne, les températures élevées ont favorisé les éboulements et les chutes de blocs [2]. « Cet été, j’ai bivouaqué dans la combe maudite. Toute la nuit, des blocs, gros comme des voitures, se détachaient de la paroi et explosaient en contrebas. En haute montagne, on ne débat pas du climat, on l’entend tomber » [3].
En haute montagne, la fonte des glaciers s’est accélérée [4]. Avec elle, la disparition d’une eau stockée depuis des milliers d’années et la création de lacs périglaciaires menacés de risque de vidange [5]. La catastrophe meurtrière du Népal le 26 août sonne ainsi comme un réveil des consciences sur les dangers qui menacent les vallées alpines.
Dans ce nouveau référentiel climatique, les fragilités sociétales sont mises à nu. Les vulnérabilités pré-existantes changent d’ampleur. De nouvelles vulnérabilités se révèlent.
Que s’est-il concrètement passé ?
S’inscrivant dans le sillage de la canicule précoce de mai, celle de juin 2026 a tout d’abord produit un concentré de « crise COVID 19 ». La quête effrénée de climatiseurs et de ventilateurs a rappelé celle des masques de protection. En outre, aux heures surchauffées de la journée, le confinement chez soi ou au bureau s’est imposé à tout un chacun sans qu’il fut nécessaire de le rendre obligatoire.

Les canicules se sont ensuite succédé.
Alors que la chaleur extrême prenait ses quartiers d’été, juillet fut le mois des incendies gigantesques. Incendies ou véritables tempêtes de feux comme ce fut le cas en Gironde [6]. Incendies destructeurs qui provoquèrent des drames humains, au Porge en particulier. Ces feux nécessiteront l’évacuation massive de populations, locales ou touristiques, menacées par les fumées toxiques voire par l’avancée des flammes.
Forces humaines et moyens techniques de tous ordres se sont conjugués pour tenter de fixer des feux d’extension et de puissance inédites. Le prix humain à payer pour y parvenir fut lourd : morts de pompiers, épuisement des hommes et des femmes engagés, tout à la fois professionnels, volontaires et bénévoles.
Tandis que les chaînes télévisuelles d’information en continue scénarisaient la lutte contre les feux de forêts, souvent loin des caméras, les agriculteurs luttaient en vain contre une sécheresse dévastatrice. Mi-juillet, la végétation en forêt connaissait un niveau de dessèchement habituellement observé à la mi-août [7]. Fin août, suite à un coup de vent, le parc de la Tête d’Or à Lyon a été fermé au public pendant cinq jours.
En s’inscrivant dans la durée, la chaleur extrême dévoilait progressivement le défi qui s’annonce : celui du manque d’eau pour tous les usages : agricoles, alimentaires, naturels et industriels. Sans attendre la fin de l’été, l’état des nappes au 20 août était critique [8].
Dans les grandes agglomérations, les personnes âgées et isolées ont été les victimes silencieuses, voire ignorées, d’une crise sanitaire à bas bruit. Celle-ci produisit sans émouvoir une surmortalité au bilan encore provisoire (5) et une surcharge hospitalière. Les locataires d’appartements situés sous les toits, des jeunes, ont souvent vécu l’enfer dans l’anonymat le plus complet [9].
Les conditions estivales ont enfin particulièrement affecté la biodiversité, sans que des éléments de bilan soient facilement disponibles. Celle-ci fut victime tout tout à la fois des températures élevées, de stress hydrique, voire des incendies de forêts.
La société toute entière prise de court par la nouvelle réalité climatique
Les sévères conditions estivales auront affecté dans leur quotidien une grande partie de la population : décès prématurés, fatigue généralisée des corps, désarroi général. A cela faut-il encore ajouter la détresse des sinistrés par dizaines et des personnes déplacées par milliers.
Habituellement synonyme de repos et de détente, l’été est devenu en 2026 le théâtre de souffrances multiformes (6). Cette exposition brutale a pris de court la population mais aussi les professionnels et plus encore les pouvoirs publics.
Les chaînes d’information en continue ont rendu compte en temps réel des événements climatiques. Elles se sont, comme jamais auparavant, immiscées au cœur même de la lutte contre les incendies (7). Le grand public a été interviewé, les experts ont été conviés, nombreux, sur les plateaux télévisuels pour commenter à chaud une actualité brûlante.
Les réseaux sociaux professionnels ont véhiculé des dizaines de posts souvent très documentés d’analyse de la situation. Pour qui les suivaient, la lutte contre les incendies de forêts semble ainsi avoir livré ses moindres arcanes…
Les chefs de file politiques ont été interpellés. En vain semble-t-il.
Les élections présidentielles en ligne de mire, la plupart ont prudemment actualisé leurs discours, actant rarement de la gravité et de l’inédit de la situation dans sa globalité. Méconnaissant parfois l’accord de Paris, les propos se sont souvent centrés sur l’adaptation qui devrait supplanter l’atténuation. Deux notions pourtant fondamentalement complémentaires et devant concourir ensemble à réduire la vulnérabilité au changement climatique (8) [10].
Au final, la nouvelle réalité climatique s’est imposée à l’ensemble de la population hexagonale, qu’elle soit établie au nord ou au sud de la Loire. Le climat est changé. Un nouveau environnement climatique s’est mis en place, très différent du précédent (9).
Les carences de l’anticipation révèlent une sévère inadaptation
L’été a mis cruellement en exergue un défaut sociétal d’anticipation des effets brutaux du changement climatique.
Les canicules successives ont rappelé l’inadaptation d’une grande partie du bâti existant aux vagues de chaleur (10). Les diagnostics de performance énergétique (DPE) sensibilisent les propriétaires aux besoins de rénovation thermique. Mais la remise à niveau ne suit pas toujours. Le dispositif MaPrimeRénov a révélé des failles majeures. Les bouilloires thermiques sont là. [11]
Cette inadaptation met en jeu la continuité des activités. Ainsi, la précocité des canicules comme leur succession ont mis en évidence un sous-équipement en moyens de ventilation et de rafraîchissement des bâtiments recevant un public particulièrement vulnérable.
Ce fut le cas des établissements scolaires en périodes d’examen de fin d’année, des hôpitaux publics déjà fragilisés dans leur fonctionnement, des centres de détention surpeuplés, etc.
La chaleur extrême a aussi interrogé les modes de fonctionnement, par exemple l’organisation d’épreuves scolaires les après-midi. L’activité économique est aussi concernée. Ainsi, les agriculteurs peuvent être amenés à moissonner la nuit pour éviter le déclenchement d’incendies.
En outre, l’été pose crûment la question de l’adaptation géographique des filières agricoles au nouveau climat comme du rapport à l’eau en agriculture [12].
Dans les Hauts-de-France, la hausse des températures marines a produit, le 10 août, un afflux massif de méduses dans les stations de pompage d’eau de mer de la centrale nucléaire de Gravelines. Cet événement, déjà survenu un an auparavant, a contraint EDF à arrêter trois de ses réacteurs. Dans le Lot-et-Garonne, la température élevée de la Garonne a induit plusieurs arrêts réglementaires de la centrale nucléaire de Golfech.
La carence de l’anticipation comporte une part de responsabilité des décideurs. Elle met aussi en jeu une dimension humaine physiologique souvent ignorée. Ainsi, notre cerveau favorise le raisonnement linéaire qui fait croire que le changement et donc l’adaptation à ce changement peuvent se faire progressivement, par incrémentations quasi indolores. Or, si l’on veut contrer des évolutions exponentielles, il faut « mettre les bouchées doubles ».
Intégrer la dynamique du changement environnemental ne va par conséquent pas de soi. D’où l’importance de suivre les avis des scientifiques. Reste que les efforts qu’il faut déployer pour y répondre nous paraissent surhumains. Surmonter cette dynamique nous parait hors de portée.
Nous sommes alors placés collectivement dans la situation métaphorique du baron de Münchhausen. Ce héros de la littérature allemande entreprit de se sauver des sables mouvants en s’en extirpant lui-même et son cheval … par les cheveux !
Incendies : Les limites éprouvées de la gestion technique et fonctionnelle
L’été a aussi éprouvé les limites de la maîtrise des incendies de forêts par la seule gestion technique et fonctionnelle. En 2025, le feu a déjà menacé un quartier périphérique de Marseille. En 2026, la menace urbaine s’est faite de plus grande ampleur. Grâce au dévouement des pompiers et de tous ceux qui sont venus les épauler, le pire a été cependant été évité cette fois encore.
En Gironde, le maire de Bordeaux a admis, en toute franchise, que l’évacuation de l’agglomération bordelaise aurait pu s’imposer, ouvrant alors sur l’inconnu [13]. Le directeur du SDIS 33 reconnaît : « Un scénario nous donnait 6 heures. Dans ce délai, il aurait été impossible de mettre en sécurité les sites SEVESO et d’évacuer autant de populations » (11). Pour ce directeur, « Il faut poser le sujet de la vulnérabilité des agglomérations » [14].
Les incendies ont mis le projecteur sur l’insuffisance des moyens capacitaires de lutte, humains et matériels, comme des infrastructures de défense face aux incendies multiples et rapidement démesurées [15]. Ils ont aussi interrogé le grand nombre de déclenchements de feu principalement d’origine accidentelle ou criminelle (12).
Des réponses préventives doivent être apportées à ces problèmes. Mais face à la dynamique climatique, la perspective de la maîtrise des aléas par la seule gestion technique et fonctionnelle est-elle suffisante ? Est-il pertinent de faire peser sur les seuls services de secours la remédiation en temps réel à des configurations de vulnérabilité extrême de certains territoires ?
S’attaquer collectivement au problème structurel, plutôt que seulement répondre au cas par cas à des manifestations dommageables, c’est ce que défend Olivier Hamant. Le chercheur prône la robustesse comme devant, en situation instable, primer sur la recherche de performance [16]. La performance est nécessaire mais elle doit s’inscrire dans une vision globale de robustesse où elle trouve sa juste place.
En matière d’incendies de forêts, comme pour d’autres risques climatiques : risques d’inondations, risques péri-glaciaires, la réponse devrait être sociétale. Elle devrait réduire la criticité de certaines configurations (13).
Une métamorphose climatique qui s’est transformée en crise globale
Par sa brutalité, la métamorphose climatique estivale a été perçue comme une rupture majeure par rapport au climat antérieur. Se référant à celui-ci, les analyses des scientifiques et des professionnels ont ainsi comptabilisé de multiples records thermiques. A l’inverse, d’autres analyses ont intégré le changement climatique comme donnée effective. Ces analyses ont alors vu un été conforme aux évolutions attendues.
Rupture sociétale au vu des fragilités révélées, davantage que climatique en fait.
De fait, l’été 2026 s’est transformé en crise majeure. Crise globale par sa manifestation à l’échelle hexagonale, ses ramifications sociétales et ses développements dans la durée.
Nous quittant en fin de printemps, Edgar Morin avait rappelé qu’à l’origine la crise désignait « un moment décisif dans l’évolution d’un processus incertain qui permet le diagnostic » [17].
La crise estivale recèle donc une opportunité pour reprendre un tant soit peu la main sur une réalité qui nous dépasse à condition de produire un véritable diagnostic des vulnérabilités dans leur nouvelle réalité.
Les blocages sociétaux à des réponses structurelles indispensables
Paradoxalement, le choc de l’été ouvre l’horizon. Il libère potentiellement d’un déni résiduel vis-à-vis d’un changement qui paraissait théorique, lointain, indolore en tout cas. Nous avons pu, individuellement et collectivement, en palper la réalité. Réalité potentiellement salvatrice bien que douloureuse.
Reste que cette libération n’est pas véritablement acquise. Nous sommes confrontés à des blocages sociétaux. La recherche de réponses structurelles au nouveau climat hexagonal nécessite d’interroger la condition humaine suivant ses forces et ses faiblesses. Elle renvoie aux fondamentaux de la pensée.
Le vécu de l’été 2026 nous ramène ainsi à l’allégorie de la caverne. Allégorie qui oppose la caverne, lieu platonicien de l’enfermement, de l’ignorance et des apparences, au « monde d’en haut » de la liberté, du savoir, du réel éclairé par la raison [18].
Or, une part de caverne réside en nous et nous résidons en celle-ci. La caverne nous enferme dans des croyances rassurantes. Grande est la tentation d’y demeurer : climatiser sa maison et en rester là, focaliser sur l’achat de nouveaux canadairs et en rester là, revendiquer la création de nouvelles retenues d’eau et en rester là, ignorer purement et simplement la fonte accélérée des glaciers.
La faculté humaine d’admettre la réalité dans ses facettes les plus dérangeantes est fragile. Selon le philosophe Clément Rosset : « Je ne refuse pas de voir, et ne nie en rien le réel qui m’est montré. Mais ma complaisance s’arrête là. J’ai vu, j’ai admis, mais qu’on ne m’en demande pas davantage. Pour le reste, je maintiens mon point de vue, persiste dans mon comportement, tout comme si je n’avais rien vu » [19].
Faut-il admettre la vérité lorsqu’elle dérange ? Il y a 20 ans, l’expression fut employée de façon prophétique par l’ancien vice-président Al Gore, s’agissant justement du changement climatique [20].
Le blocage sociétal est évident. Valérie Masson-Delmotte, anciennement co-présidente d’un groupe de travail du GIEC, relève qu’à chaque vague de chaleur, le même mécanisme se met en place : de la sidération, puis de l’oubli. La gestion de crise devient le modus-vivendi dispensant d’agir préventivement ensuite [21].
Pour Jean-Marc Jancovici, faire le deuil du climat passé permettrait cependant de « repartir de l’avant pour enfin construire quelque chose de nouveau » [22]. Quant à la philosophe Cynthia Fleury, elle nous invite à « […] transformer nos vulnérabilités en nouvelles capacités collectives » [23].
Retrouver la capacité publique d’innover
L’État est le détenteur d’une obligation de protection des populations. Selon Christel Cournil, professeur de droit : « [Cette obligation] impose de connaître les risques, d’identifier les personnes les plus exposées, de prévenir les atteintes, de financer les transformations nécessaires, d’informer les populations, de garantir leur participation et d’assurer des recours effectifs » [24].
C’est ainsi qu’à la suite de l’accident de l’usine Grande Paroisse à Toulouse le 21 septembre 2001, l’État s’est trouvé confronté au défi de la cohabitation acceptable d’usines SEVESO et des agglomérations. Pour le relever collectivement, l’État avait alors engagé un débat national. Ce débat prit la forme de tables rondes régionales coordonnées par Philippe Essig (13).
Dans son rapport d’octobre 2002, P. Essig relevait que nous étions passés, vis-à-vis des risques, d’une culture de la fatalité à celle de l’indifférence. Aussi, il invitait « à faire évoluer notre société vers une culture de connaissance responsable et […] participative, dans la mesure où les choix qui résultent de cette connaissance responsable devront être faits dans un cadre démocratique avec l’ensemble de nos concitoyens concernés » [25].
Sans se limiter aux sites classés SEVESO, P. Essig recommandait de travailler sur les différentes temporalités : le temps court des mesures d’urgence et celui du temps long permettant de conduire des changements structurels. Il recommandait également de réduire le risque à sa source. Il préconisait encore une culture de la sécurité englobant les mesures à prendre sur le site industriel et le contrôle de l’urbanisation aux abords des sites à risques.
S’ensuivit la mise en place des plans de prévention des risques technologiques (PPRT). Ces plans innovèrent dans la relation systémique qu’ils instaurèrent entre réduction du risque à la source et maîtrise de l’urbanisation à proximité des sites SEVESO seuil haut. Ils s’attachèrent également à réduire la vulnérabilité du territoire aux abords de ces sites.
Vingt ans après, en pleine mutation climatique, le diagnostic effectué et les recommandations formulées restent inspirantes. Elles le sont quant il faut en particulier traiter de la question du voisinage sensible des forêts et des villes sous l’angle de la prévention des incendies.
La puissance publique devrait retrouver sa capacité d’innover, mais aussi de rechercher des réponses collectives, productrices de cohésion et de vision positive de l’avenir.
Trois axes proposés pour s’attaquer aux vulnérabilités climatiques
Aujourd’hui la nouvelle nécessité est de vivre en sécurité avec les risques climatiques, de différentes natures qu’ils soient. Pour ce faire, l’accord de Paris sur le climat invite […] à renforcer les capacités d’adaptation, à accroître la résilience aux changements climatiques et à réduire la vulnérabilité à ces changements […] » (14).
Le nouveau climat hexagonal implique de réévaluer les vulnérabilités de tous ordres : économiques, sociales et environnementales (15). Démarche préalable à la réorientation des projets pour ramener du plus possible ces vulnérabilités à un niveau acceptable et limiter l’ampleur des crises futures en favorisant les conditions de résilience.
Les connaissances, les savoir-faire, les outils éprouvés existent. Il reste à les mobiliser par des démarches participatives de prise en compte des vulnérabilités climatiques impliquant les forces vives à tous les niveaux. De nombreuses ressources humaines, techniques et financières existantes peuvent être mobilisées à moindre coût sur des objectifs porteurs de sens.
Trois axes méritent d’être investis sous cet angle, chacun sous la coordination d’un écosystème d’animateurs et animatrices. Ces axes sont les suivants :
- Axe fonctionnel. Les vulnérabilités peuvent être abordées de façon fonctionnelle : catégories de populations fragilisées [26], infrastructures inadaptées aux aléas climatiques [27], alimentation, ressource en eau, biodiversité, etc. Les analyses mettent en jeu la connaissance des experts. Cette connaissance existe ; elle est souvent disséminée.
- Axe territorial. Les vulnérabilités doivent également être abordées de façon territoriale, aux différentes échelles. L’échelle la plus proche du terrain est souvent la plus pertinente. En effet, celle-ci prend en compte la complexité des situations. Elle mobilise les savoirs et les savoir-faire des acteurs locaux. Elle favorise les réponses locales. Elle place les niveaux plus globaux en éclairage et en appui de résolution de situations critiques ne pouvant être traitées par le seul niveau local.
- Axe communautaire. Les vulnérabilités doivent enfin être impérativement abordées à l’échelle humaine. Il s’agit de : renforcer les solidarités entre les personnes et les groupes sociaux vis-à-vis du changement climatique, mettre en œuvre le prendre soin à l’image de ce qui fut vécu lors de la crise de la COVID 19, faire du changement climatique un vecteur de cohésion sociale. Ici toutes les personnes de bonne volonté, chacune armée de ses propres compétences, méritent d’être mobilisées.
Reconsidérer ainsi les vulnérabilités à l’aune du vécu climatique de l’année 2026 ouvrirait sur des perspectives multiples d’adaptation, de transformation, de ré-aménagement, de mieux construire et reconstruire, de relèvement post-catastrophe, voire de renoncement accepté à occuper certains espaces lorsque leur habitabilité est devenue trop problématique.
Un grand chantier positif à ouvrir.
Nota : Cet article donne une vision globale de la situation issue de l’été 2026. Déjà long, il n’a pas la vocation d’approfondir tous les sujets. Par ailleurs, nous n’avons pas traité dans cet article de la situation climatique en Europe cet été, également critique dans de nombreux pays méditerranéens et en Europe centrale. Nous n’avons pas traité non plus de la situation climatique dans les territoires ultra-marins.
Notes de texte
(1) Il ne reste que des vestiges de glaciers dans les Pyrénées
(2) Me référent à Jacques Chirac, j’avais prévu de donner ce titre à mon article avant que la survenue de la catastrophe du Népal ne m’incite à le changer.
(3) Politiques publiques certes imparfaites mais qui furent courageuses si l’on pense aux efforts déployés pour mettre en place les peu populaires plans de prévention des risques naturels ou technologiques. Leur bilan mériterait d’être bien davantage défendu.
(4) Selon Santé publique France, le bilan provisoire de la surmortalité lors des vagues de chaleur de l’été 2026 s’élève à 7 300 morts, annonce du mercredi 19 août 2026.
(5) Ainsi, jusqu’à 83 départements ont été placés en Vigilance orange Canicule (source Météo-France)
(6) Un site se propose de recenser les difficultés éprouvées par les personnes impactées par le changement climatique.
https://secompterpourpeser.org/
(7) Les médias n’en font-elles pas trop en plaçant le public au cœur même de la lutte contre les incendies ? Ce point mériterait d’être débattu avec les soldats du feu.
(8) Pour la professeure de droit Christel Cournil, l’atténuation vise à prévenir l’ingérable ; l’adaptation à protéger face à ce qui est déjà inévitable [21].
(9) Réalité que les habitants ultra-marins auront appréhendé de longue date du fait de leur plus grande proximité avec le milieu physique et naturel. Nous avons souvent souligné dans nos articles précédents ce que l’Hexagone avait à apprendre des territoires ultra-marins sur les risques climatiques.
(10) Selon l’étude publiée par Ignès-Pouget Consultants le 16 juin 2026, L’analyse des DPE réalisés depuis 2021 montre une inadaptation massive des logements aux fortes chaleurs : 9 logements sur 10 ne sont pas adaptés y compris les logements performants énergétiquement ou récents; 1 logement sur 2 peut être considéré comme une « bouilloire thermique ».
(11) Ceci n’est pas sans rappeler le drame que fut l’évacuation de la Nouvelle-Orléans, lors de l’ouragan Katrina le 29 août 2005.
(12) La simultanéité des feux pose la question de la dispersion des moyens d’intervention. Les déclenchements intentionnels posent la question du lien avec le risque de malveillance.
(12) Prenons la métaphore du tas de sable : lorsque sa pente est critique, l’ajout d’un moindre grain de sable peut déclencher l’avalanche et menacer alors les enjeux situés à l’aval. Il faut donc éviter le grain de sable supplémentaire. Il faut également, chaque fois que possible, réduire cette pente plutôt que de construire des protections coûteuses et à l’efficacité limitée.
(13) Près de 7 000 personnes auront participé à ce débat national. Ce débat donna également lieu à des centaines de contributions écrites.
(14) L’article 7 de l’accord de Paris stipule :
-
dans son alinéa 1 : Les Parties établissent l’objectif mondial en matière d’adaptation consistant à renforcer les capacités d’adaptation, à accroître la résilience aux changements climatiques et à réduire la vulnérabilité à ces changements, en vue de contribuer au développement durable et de garantir une riposte adéquate en matière d’adaptation dans le contexte de l’objectif de température énoncé à l’article 2
-
dans son alinéa 5 : « Les Parties reconnaissent que l’action pour l’adaptation devrait suivre une démarche impulsée par les pays, sensible à l’égalité des sexes, participative et totalement transparente, prenant en considération les groupes, les communautés et les écosystèmes vulnérables, et devrait tenir compte et s’inspirer des meilleures données scientifiques disponibles et, selon qu’il convient, des connaissances traditionnelles, du savoir des peuples autochtones et des systèmes de connaissances locaux, en vue d’intégrer l’adaptation dans les politiques et les mesures socio-économiques et environnementales pertinentes, s’il y a lieu. »
(15) L’été 2026 en Hexagone agit un peu comme la crise volcano-tectonique à Mayotte.
Rappelons-nous : en 2018, le département insulaire de Mayotte connaît la naissance d’un volcan sous-marin, ultérieurement dénommé Fani Maoré. Le volcan se situe à 3 500 m de profondeur et mesure 800 mètres de haut. Il a expulsé 6 km³ de lave. Selon Aline Peltier, volcanologue au CNRS, il a constitué la plus grosse éruption effusive connue après l’éruption du Laki, en Islande, en 1783
La naissance du volcan généra une crise locale majeure alimentée par des essaims de séismes dont on ne connaissait pas alors l’origine. Après une année d’investigations, les experts découvrirent l’origine des désordres. Le diagnostic étant posé, la crise volcano-tectonique cessa, la sérénité revint sur le sujet.
L’éruption provoqua un léger glissement vers l’est de l’archipel mahorais et un affaissement qui atteint jusque 18 cm. Ces mouvements tectoniques augmentèrent l’exposition de Mayotte à la rehausse des niveaux marins et au risque tsunami. Ils générèrent aussi, sur la période mai 2018 – janvier 2021, des variations de coordonnées géodésiques supérieures à 20 cm. Ces déformations impliquèrent de refaire le géo-référencement de l’île qui devint le nouveau référentiel RGM 2023.
Éléments bibliographiques
[1] Météo-France sur la sécheresse
[2a] Alpine Mag
[2b] Media Seve
[3] Baptiste Perrissin Fabert
[4] Roberta Boscolo, World Meteorological Organization
[5] Christian Vincent, SOS Glaciers, Comprendre et prévenir les menaces, Guérin, Éd. Paulsen, Paris, Février 2026
[6] Djamel Ferrand, Le Porge : conflagration ou tempête de feu ?
https://lnkd.in/p/e3EuXFPG
[7] Office National de Forêts:Situation à la mi-juillet
[8a] BRGM état des nappes au 20 août 2026
[8b] Serge Zaka, agrométéorologue
[9] Le Monde du 23 juin 2026, « Un jour, les habitants du dernier étage chercheront des responsables » : vivre sous les toits par 40 °C.
[10] Le Monde du 27 juin 2026, « Canicules à répétition : de la nécessité d’allier adaptation et atténuation ».
[11a] Le Monde du 26 juin 2026 Réchauffement climatique : « On ne peut pas relever le défi de l’adaptation des logements avec les outils du passé. Une réforme en profondeur est nécessaire ».
[11b] Étude POUGET Consultants-IGNES. Analyse de la base de données DPE au regard du confort d’été – édition 2026. Synthèse des résultats
[12] Serge Zaka, 29 août 2026, 3 propositions nationales pour adapter notre agriculture au changement climatique
[13] Interview Thomas Cazenave, maire de Bordeaux
[14] Comment la France a protégé sa population des incendies de forêt, La Croix, 25 août 2025
[15] Le Monde du 11 juillet 2026, Pauline Vilain-Carlotti, géographe : « L’intensité des feux de forêt, qui semble aujourd’hui exceptionnelle, risque de devenir la norme basse dans les années à venir »
[16] Olivier Hamant, Chroniques d’un monde qui craque, éd. Odie jacob, mai 2026
[17] Edgar Morin, Sur la crise, Champs Essais, 2020 (2016)
[18] Wikipedia la caverne
[19] Clément Rosset, Le réel et son double, éd. Gallimard, Folio Essais, 1993 (1984, 1976)
[20] Al Gore, Une vérité qui dérange, éd. La Martinière, Paris, 2007 (2006)
[21] Le Monde du 23 juin 2026, En pleine canicule, les climatologues atterrés par le « déni de responsabilité » des politiques face au changement climatique.
[22] Jean-Marc Jancovici
[23] Le Monde du 26 juillet 2026, Cynthia Fleury et Stéphane Delpeyrat-Vincent Incendies en Gironde et dans les Landes : « Ce qui brûle aujourd’hui n’est pas seulement une forêt, mais une manière d’habiter le territoire qui n’est plus possible »
[24] Le Monde du 17 juillet 2026, Christel Cournil, professeur de droit : « L’État a une obligation de protection en matière d’adaptation climatique ».
[25] Philippe Essig, Débat National sur les Risques Industriels, octobre – décembre 2001, Rapport à Monsieur le Premier Ministre, janvier 2022
[26] Ministère en charge de la santé, Les populations concernées par les vagues de chaleur et leur recensement
[27] Le Monde du 23 juin 2026, Canicule : « Construites entre les années 1850 et les années 1990, nos infrastructures ont été conçues pour un climat tempéré que nous n’avons plus ».