Le COVID-19, risque global : la réponse distanciée
« Préparer l’avenir ce n’est que fonder le présent. […] L’avenir, tu n’as point à le prévoir mais à le permettre. » Antoine de Saint-Exupéry.
(cité dans le rapport ‘’Les maladies infectieuses émergentes : état de la situation et perspectives » [a])
Avec la crise du coronavirus, le monde est engagé dans une course de vitesse pour éviter un désastre humain à grande échelle. En France comme dans les autres pays, nous sommes entrés collectivement et individuellement dans ce que le Grand Prix de l’urbanisme François Ascher, évoquant le combat contre la maladie, appelait une « ingénierie du temps compté ».
Une ingénierie qui se déploie en deux temps :
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« Le temps de la réponse immédiate », visant à s’organiser en « catastrophe » pour stopper les méfaits du virus. L’urgence est de limiter le tribu à payer en vies humaines tout en assurant la continuité des activités essentielles à la vie du Pays. Ce premier temps mobilise, pour de nombreuses semaines encore, le dévouement et l’abnégation des soignants, les contributions de nombreux acteurs et les efforts consentis par la population dans son ensemble.
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« Le temps de la réponse distanciée», visant à retrouver, après l’épreuve et ses stigmates prévisibles, des perspectives engageantes. C’est sur ce second temps que nous porterons notre attention ici sous l’angle de la capacité des communautés humaines, des organisations et des institutions à affronter l’éclosion des risques d’échelle planétaire dont la pandémie du COVID-19 est une manifestation paroxystique.
La complexité de la crise générée par le COVID-19 entrave la réflexion à mener pour promouvoir, à sa suite, des projets résilient intégrant les enjeux écologique et solidaire. La tentation est grande de différer cette réflexion. Or, le choc infectieux induit un risque insidieux : celui de générer une fragmentation des politiques et des projets. Cette perspective serait en contradiction avec les efforts engagés ces dernières années pour considérer les défis planétaires dans leur ensemble. Pour éviter cet écueil, il parait essentiel de préparer sans attendre les termes de référence devant accompagner les ré-examens stratégiques que la crise du COVID-19 rendra nécessaire dans tous les domaines.

Le COVID-19 ou le besoin d’une réponse d’ensemble aux défis d’ordre planétaire
Resituons la crise sanitaire majeure en cours dans une approche d’ensemble.
Alors que l’année 2019 a été grandement marquée dans le monde par des catastrophes climatiques, 2020 a débuté sous le signe d’une épidémie majeure devenue pandémie mondiale, la première depuis un siècle. Cet enchaînement inattendu interroge. Traduit-il « une loi des séries » ou la diversité des risques liés aux transformations observées d’échelle planétaire ? Plutôt que d’invoquer le fruit du hasard, il convient d’admettre qu’à un rythme de plus en plus soutenu, interviennent des catastrophes à géométrie variable, devenues la contrepartie universelle de l’impact planétaire des activités humaines.
Il ne faudrait pas segmenter changement climatique, effondrement de la biodiversité, pandémie. Ces différents périls non-intentionnels interagissent et perturbent de la même façon à grande échelle les milieux de vie, les activités économiques et les relations sociales. Même si les liens entre ces différents défis ne sont pas apparents, ils existent et ont déjà été signalés.
Nous expérimentons aujourd’hui les conséquences sanitaires des atteintes massives à la biodiversité. Ces conséquences sont identifiées de longue date. Le rapport de la commission spécialisée « Maladies transmissibles » mentionnait ainsi en 2011 [a] : « Plus de 63 % des pathologies infectieuses humaines actuelles étant d’origine animale, les pressions anthropiques exercées actuellement sur les espèces de réservoirs / ou de vecteurs et leurs biotopes auront pour conséquence l’apparition de nouvelles formes d’agents émergents ».
Dans leur récent rapport de septembre 2019 [b], les experts de l’OMS identifiaient un risque aigu de pandémie globale dans un monde devenu interconnecté. Relevant une impréparation du monde à cette éventualité, ces experts mentionnaient les graves répercussions qu’une telle pandémie pourrait avoir sur la sécurité nationale des États, l’économie mondiale et le commerce. Ce risque sanitaire majeur a été occulté par un monde polarisé sur la performance des échanges économiques, et par ailleurs fortement interpellé par les alertes lancées sur les effets du changement climatique.
Au vu des inondations, canicules et incendies de forêts de grande ampleur des dernières années, nous éprouvions déjà les menaces portées à l’habitabilité de la planète. La crise du COVID-19 reflète aussi ce monde global auquel les communautés humaines sont désormais intégrées. C’est bien à répondre aux défis dans leur ensemble : climat, vivant, santé des populations, qu’il faut travailler sans attendre maintenant. La crise du COVID-19 est-elle cependant de nature à précipiter des transformations sociétales devenues indispensables ?
Le désastre du COVID-19 : un enjeu de renouveau
Ces dernières décennies, des possibilités nouvelles de se déplacer et d’échanger ont été cultivées sans compter. Notre époque est devenue celle de la mobilité généralisée et de l’intensification croissante des rythmes de vie. La crise du coronavirus porte un coup d’arrêt brutal à ce modèle. Tandis que les soignants se démènent dans des conditions périlleuses pour sauver des vies, le traitement thérapeutique imposé au plus grand nombre n’est pas médical, il est de se confiner à la maison suivant la prescription « Restez chez vous ». Les sorties dérogatoires font alors redécouvrir à chacun les bienfaits des commodités de proximité.
Sans qu’il s’agisse de se replier sur soi, le futur ne devrait plus être à l’ouverture inconditionnelle au monde.
Dans certains territoires au fonctionnement mondialisé, les processus bio-physiques et les activités anthropiques interfèrent intensément jusqu’à menacer, par diffusion rapide d’un élément infectieux sur les différents continents, la sécurité des populations et la vie des plus fragiles. Parmi les territoires critiques où le COVID-19 a le plus diffusé, citons la Province de Wuhan (Chine) et la Lombardie (Italie). Ce sont des districts industriels fortement internationalisés. Wuhan compte une dizaine de sites de production automobile et 500 équipementiers. Au sein de la Lombardie, Milan est un centre européen de la finance, un centre mondial du luxe et de la mode, un leader du tourisme d’affaires. Ces caractéristiques territoriales, à forte charge symbolique d’un monde globalisé, ont joué un rôle majeur dans la propagation rapide de l’infection.
Le paradoxe est celui d’une inertie des institutions et organisations face aux catastrophes de différentes natures observées ou annoncées. Les études scientifiques menées attestent toutes que nous sommes dans une « ingénierie du temps compté » pour outiller un nouveau modèle de développement planétaire. Les retards accumulés font peser le risque qu’il ne soit trop tard pour agir efficacement.
Par sa gravité extrême, la crise sanitaire du COVID-19 devrait mettre fin à cette anomalie. Si l’on considère la définition donnée de la « catastrophe » par l’OMS en 2002 : »[…] un choc sévère, une rupture brutale, écologique, psychosociale, qui dépasse les capacités de faire face de la communauté’‘, le coronavirus produit en effet bien davantage qu’une catastrophe, il revêt l’ampleur d’un désastre, sanitaire, économique et financier.
Dans la situation d’urgence, le fait que le COVID-19 ait impacté rapidement l’échelle planétaire annihile toute possibilité de secours entre les États autre que réciproque. Cette situation est inédite. Nous ne sommes plus dans la configuration du tsunami d’Asie de décembre 2004. Bien qu’ayant produit plus de 200 000 victimes, la catastrophe naturelle était géographiquement localisée en Asie du Sud-Est et la communauté internationale était venue massivement en aide aux régions dévastées.
La crise du COVID-19 traduit la vulnérabilité extrême des États à un choc d’extension mondiale. La question se pose aussi en matière de résilience. Là où la coopération précoce entre les États aurait permis d’affronter au mieux l’urgence sanitaire, une faible solidarité s’est exprimée. Elle s’observe avec retard entre pays européens. En Espagne, la solidarité laisse à désirer entre les Régions. Le soutien apporté par la Chine, berceau de la pandémie, à l’Europe, en reconnaissance des aides obtenues à l’éclosion de la crise est controversé. Les États-unis sont quant à eux cantonnés dans une stratégie assumée de repli sur soi.
De façon générale, la catastrophe remet rarement en question les fragilités qui la suscitent. Les adaptations se font à la marge. A l’inverse, parce qu’il atteint les fondements même d’un modèle de société, le désastre impose bien davantage de remédier aux errements antérieurs.
Comme désastre, l’épreuve du COVID-19 invite logiquement à reconsidérer les échanges commerciaux irréfléchis, l’urbanisation et la mobilité généralisées. A titre d’exemple, la relégation en mer des navires de croisière géants, devenus lieu d’enfermement de milliers de passagers exposés au COVID-19, ne devrait-elle pas signer la fin de l’industrie du tourisme de masse dont les effets dommageables sur l’environnement étaient déjà régulièrement dénoncés ? Il faudra bien remédier aux vulnérabilités béantes que nous avons collectivement créées !
Mais le péril est grand que le désastre instaure « l’enclosure », c’est-à-dire la fermeture sur soi, en mode d’action de longue durée. Ce scénario laisserait alors prospérer les problématiques collectives. Pour se prémunir de ce risque, il faut réfléchir aux principes qui devraient guider l’action pour fixer un nouveau cap soucieux des défis planétaires à relever et partageable aux différentes échelles.
Dessiner les termes de référence du renouveau nécessaire à tous les niveaux
Nous sommes dans le temps de la réponse immédiate au choc infectieux et à ses effets dommageables. Effets sur la vie et la santé des populations, sur les activités économiques et sur la vie sociale. Les responsables s’évertuent à les prendre en charge en adaptant les règles, en mobilisant les financements, les initiatives et la créativité de chacun. L’urgence progressivement gérée, ce temps devient toujours plus celui de la résilience des communautés humaines et des organisations, aux différentes échelles locales, nationale et internationale.
La résilience traduit la capacité à se transformer face à l’adversité, en préservant son identité et en ravivant les valeurs supérieures auxquelles on croit. C’est ce champ qu’il faut investir collectivement et individuellement, en parallèle de la résorption des urgences sanitaires, sociales et économiques.
Les entreprises de textile qui reconvertissent leur production vers la fabrication de masques, en mobilisant des ressources humaines dans les territoires, sont un bel exemple de cette résilience. Elles valorisent leur savoir-faire en réorientant leur activité au service du bien commun. De nombreux autres exemples de résilience éclairent l’actualité.
« Préparer l’avenir ce n’est que fonder le présent » écrit Saint-Exupéry. Il faut aussi travailler dès maintenant à la réponse distanciée. Il s’agit de mettre en place à tous les niveaux un monitorage [f], c’est-à-dire ici une démarche distanciée d’apprentissage des bouleversements en cours, de vigilance vis-à-vis de prochaines perturbations et d’anticipation des réexamens à venir. Il s’agira de revisiter les politiques et les pratiques, dans le sens de prévenir les aléas globaux de toute nature. Ce monitorage peut consister en :
1- Établir et partager collectivement un état des lieux sur les multiples enseignements des mois en cours. En les valorisant, les territoires seront mieux armés pour traiter la complexité des problématiques à venir.
La crise sanitaire du COVID-19 illustre la multiplicité des aléas d’échelle planétaire, rend palpable les vulnérabilités majeures des communautés et des organisations. Elle inaugure de nouvelles pratiques, éprouve ce qui fonctionne, renseigne sur les capacités de récupération, rappelle la place centrale à donner à l’humain dans les projets et les décisions.
Engranger les faits et les informations en temps quasi-réel, les interroger dans le temps masqué de la crise serait une façon d’incrémenter un retour d’expérience qui s’annonce d’ampleur exceptionnelle par ses enseignements. Les connaissances acquises seront incorporables aux travaux futurs suivant un processus de « lessons learned about lessons learned »[d].
2- Activer la vigilance aux périls de différents ordres qui peuvent survenir durant les prochains mois, répliques ou non du désastre en cours. Il s’agit tout particulièrement des catastrophes naturelles qui peuvent affecter gravement des territoires grandement fragilisés par la crise sanitaire. L’Association Française de Prévention des Catastrophes naturelles (AFPCN) s’est restructurée récemment en quatre grandes missions [c] pour aider à mieux affronter des événements plus fréquents ou plus intenses. Il faut reconsidérer les périls à venir dans une approche plus ensemblière encore que celle qui était déjà prônée.
3- Se doter d’un cadre de référence actualisé et élargi des transformations structurelles à opérer pour intégrer les changements globaux en cours dans les différents champs d’activité.
A l’échelle internationale, un cadre est en place sur la prévention des catastrophes (Sendai, 2015), un autre sur le climat, si l’on considère l’accord de Paris. Une conférence sur la biodiversité est programmée à Kunming en Chine du 18 octobre au 1er novembre 2020. A des échelles plus territoriales, des travaux nombreux sont menés et des initiatives multiples sont prises sur ces sujets. Ceux-ci mériteraient d’être considérés avec un œil neuf et de façon plus transversale.
Citons en particulier, dans le champ méthodologique, les travaux collectifs menés ces dernières années par le Cerema, avec l’appui du ministère en charge de l’Écologie, sur la sécurité globale des territoires [e1, e2].
Il s’agit de dessiner le cap qui permettrait de reconsidérer les stratégies de développement, les normes collectives et les modes de vie dans le sens de réduire les fragilités systémiques et d’augmenter la résilience aux aléas de toute nature. Ceci passe bien évidemment par la réduction de l’empreinte écologique en requalifiant les questions sanitaires sous-jacentes.
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Un nouveau cap sociétal peut seul prévenir les catastrophes de grande ampleur, celle du COVID-19 aujourd’hui. C’est ce nouvel horizon collectif qu’il faut dessiner, en anticipation d’une sortie de crise qui s’étendra dans la durée. «Le temps de la réponse immédiate » et celui de « la réponse distanciée » vont se chevaucher grandement. La construction attentive de cette réponse, dans ses différentes facettes, est de nature à orienter le renouveau nécessaire du local au planétaire pour prévenir les risques globaux parmi lesquels figure, ne l’oublions pas, celui du changement climatique.
Remerciements à Benoît Beroud (agence Mobiped, conseil en mobilité durable), Sandra Decelle-Lamothe (agence Edel, spécialisée dans les domaines de la prévention des risques majeurs, de l’environnement et du développement local) et Blandine Guézo pour leur éclairage précieux sur l’article en phase projet.
[a] Leport Catherine et Guégan Jean-François (sous la direction de). La documentation française 2011. Les maladies infectieuses émergentes : état de la situation et perspectives. Rapport.
[b] « A world at risk », Annual report on global preparedness for health emergencies, Global Preparedness Monitoring Board, September 2019
[c] Les quatre grandes missions de l’AFPCN : Réseaux de partenariats, animation scientifique et technique, animation territoriale et intersectorielle, activités internationales et européennes
[d] Juergen Weichselgartner, John Norton, Guillaume Chantry, Emilie Brévière, Patrick Pigeon et Bernard Guézo, « Culture, connaissance et réduction des risques de catastrophe : liens critiques pour une transformation sociétale durable », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], Volume 16 numéro 3 | décembre 2016, mis en ligne le 20 décembre 2016, consulté le 03 avril 2020. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/18130 ; DOI : https://doi.org/10.4000/vertigo.18130
[e1] Cerema, Actes du séminaire « Sécurité globale et résilience des territoires : ingénierie, effets de levier et stratégies à promouvoir » réunissant, en janvier 2019 à Lyon, 50 experts ou scientifiques de la ville et des territoires. En téléchargement gratuit.
[e2] Cerema, Actes du séminaire « Résilience urbaine et sécurité des territoires : crises redoutées, résiliences escomptées et étapes à franchir », réunissant, en octobre 2017 à Lyon, 40 experts ou scientifiques de la ville et des territoires. En téléchargement gratuit.
[f] Guézo, B., 2012, Le territoire-étagé, un outil d’ingénierie pour agir sur la vulnérabilité des espaces métapolitains, thèse univ. Grenoble, Le Bourget-du-Lac, 357 p.